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mardi 16 octobre 2018

Josepha Joteyko : la première femme chef de travaux à l’ULB.

Józefa  Franciszka  Joteyko, dite  aussi  Joséphine ou Josepha naît en 1866 dans l’actuelle Ukraine, au sein d’une famille aisée de propriétaires terriens polonais. Les bases de son éducation lui sont délivrées à domicile, car à cette époque la Pologne est  sous administration russe et les cours se donnent dans cette langue, ce qui heurte la sensibilité familiale. Arrivée au terme de sa formation secondaire, elle parvient à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études supérieures. Ce choix personnel signifie qu’il lui faut partir à l’étranger car les études universitaires, dont l’accès est strictement contingenté, sont interdites aux femmes. Ce sera la Suisse, et particulièrement Genève, où elle retrouve un oncle maternel. A l’Université, elle va étudier les sciences naturelles, de 1886 à 1888, et obtenir son baccalauréat. (1) 

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Josepha Joteyko jeune, date non précisée - Licence Créative Commons

Durant ce séjour, la jeune Josepha Joteyko prend son autonomie et assume un changement d’apparence et de mode de vie : vêtements sobres et cheveux coupés court, elle porte des lunettes et fume sans se cacher, ce qui détonne à cette époque pour une jeune fille issue de la bonne société. Elle partage sa vie avec Michalina Stefanowska, son ainée de 10 ans, qui est à la fois  sa compagne et sa collaboratrice. A la mort de son père, Josepha Joteyko perd une partie des ressources qui jusque-là lui permettaient de vivre confortablement. En 1890, Josepha et Michalina déménagent à Paris. Là-bas, Michalina Stephanowska travaille à son doctorat en physiologie, tandis que Josepha Joteyko poursuit sa formation en Faculté de Médecine où elle obtient le titre de docteur en 1896 avec un travail consacré à la fatigue musculaire. 

A son tour elle s’intéresse à la recherche dans le domaine de la physiologie. Pendant un temps cependant, elle s’établit  à son compte dans un cabinet privé mais découvre rapidement que l’exercice de la médecine libérale ne lui convient pas. Elle est alors âgée de 32 ans.

Josepha Joteyko à la soutenance de sa thèse de Doctorat - Licence Creative Commons

Une occasion se présente lorsque son amie décroche un poste temporaire à l’Institut de Physiologie que Solvay a fait construire à Bruxelles. A cette époque, de nombreux étudiants issus des pays de l’Est viennent à Bruxelles suivre une formation universitaire qui reste inaccessible chez eux en raison de discriminations liées au sexe et à la religion. C’est ainsi que l’on compte un nombre significatif de jeunes femmes issues de ces pays à Bruxelles. 

Josepha Joteyko à Bruxelles - Collection des Archives de l'ULB

Josepha Joteyko décide de suivre le même chemin. Arrivée à Bruxelles, elle se lance avec enthousiasme dans les travaux entrepris à l’Institut. De conception moderne, particulièrement bien équipé conformément aux souhaits de son mécène, Ernest Solvay, l’Institut attire au parc Léopold des scientifiques qui viennent s’installer dans la capitale prospère de la Belgique.

Si l’endroit est accueillant et procure à ses usagers d’excellentes conditions pour mener à bien leurs recherches, il ne fournit aucun emploi fixe. Afin de subvenir à ses besoins, Josepha Joteyko enseigne, dès 1898, la psychologie expérimentale à la Faculté des Sciences de l’ULB au sein du laboratoire Kasimir. 
Elle y développe une recherche autour de la psychophysiologie. En 1903, soit cinq ans après son arrivée, elle est nommée chef de travaux et accède à la direction du laboratoire. C‘est la première fois dans l’histoire des sciences qu’une femme accède à ce genre de responsabilité dans le monde académique international.

En parallèle, elle participe aux travaux de l’institut Solvay dans le laboratoire d’énergétique et à l’Institut de Sociologie. Elle y développe une recherche sur la fatigue et l’énergie physique et mentale dont le but, conformément aux idées exprimées par Ernest Solvay, est de contribuer à optimiser la productivité dans l’industrie et dans la société sur des bases qui se veulent scientifiques.  Les projets de réforme sont élaborés en fonction des connaissances de l’époque qui explorent de nouvelles disciplines et dessinent le contour de nouveaux champs du savoir.

Bâtiment financé par Solvay au parc Léopold - Collection des Archives de l'ULB

Un ami de Solvay, le professeur Hector Denis, remarque Josepha Joteyko et la prend sous sa protection.  Hector Denis est un homme influent. Il est à la fois docteur en Droit et docteur en Sciences de l’ULB, dont il est devenu le recteur de 1892 à 1894. Dans le domaine des idées, Hector Denis est un disciple de Condorcet, d’Auguste Comte et de Proudhon. Positiviste convaincu, il croit au progrès de l’humanité par la voie de la réforme de la société en s’appuyant sur une approche fondée sur des idées scientifiques. A ce titre, il est actif au sein du Parti Ouvrier Belge. Hector Denis est aussi un ardent défenseur de l’enseignement public et de la cause des femmes aux côtés de Marie Popelin et d’Henri La Fontaine. Il fonde en 1897 l’Institut des Sciences sociales financé par Solvay. Il en sera un des trois directeurs avec Guillaume Degreef et Emile Vandervelde. Dans ce cadre, il participe aux sessions de travail qui se tiennent juste à côté de la rue des Sols, dans l’hôtel Ravenstein et ce jusqu’en 1902, année où le mécène Solvay modifie son projet qu’il réorganise pour en faire l’Institut de Sociologie dirigé cette fois par Émile Waxweiler. (2)

Hector Denis (1842-1913) - Collection des Archives de l'ULB
Hector Denis est un adepte d’une approche quantitative des sciences sociales. Il est aussi un membre assidu du Conseil supérieur du Travail depuis sa création ainsi que du parlement belge.
Il a rapidement décelé les qualités de Josepha Joteyko tant dans sa production scientifique en tant que chercheuse, que dans ses capacités organisationnelles. C’est pourquoi il cherche à la stabiliser dans une position rémunératrice qui lui permette de continuer ses travaux. En effet, dans ces années-là, Josepha Joteyko travaille avec acharnement : elle publie études et articles en grand nombre et démontre parallèlement un sens relationnel de l’autopromotion dans ses entreprises. 
En 1903 elle participe à Bruxelles au Congrès International d’Hygiène et de Démographie avec une contribution sur la question de la fatigue. Avec d’autres participants renommés, elle se situe à l’avant-garde de la réflexion qui débouchera bien plus tard sur des mesures de réformes dans le champ social. (3)

A l’âge de 40 ans, elle dispose en 1906 d’un curriculum vitae impressionnant qui comprend plus de 100 publications ainsi que divers prix et fonctions honorifiques, dont la présidence de la Société Belge de Neurologie en 1905,  la présidence du premier Congrès belge de psychiatrie et enfin le premier poste de membre correspondant attribué à une femme à l’Académie royale de médecine de Belgique. (4) 
Son apport personnel se situe également dans une approche matérialiste de la psychologie, et dans des études quantitatives et mathématiques de plusieurs domaines dans le champ de la physiologie humaine. Ses travaux sont lus et intégrés dans l’enseignement en Europe, mais aussi aux États-Unis comme elle aime à le rappeler. Cette influence perdurera longtemps après son séjour à Bruxelles.

En 1906, Michalina Stefanowska qui ne brûle pas de la même ambition que Josepha Joteyko décide de retourner s’établir en Pologne où elle devient la directrice d’une école secondaire pour filles.
La dernière contribution scientifique du couple de médecins est un ouvrage intitulé "Psychologie de la douleur", publié en 1909.

Caricature d'Hector Denis en couverture du magazine "Pourquoi Pas ?"- Collection des Archives de l'ULB
Hector Denis de son côté cherche une solution durable pour retenir Josepha Joteyko car il craint que cette dernière ne quitte la Belgique.
Il parvient à ce qu’elle présente sa candidature comme enseignante à l’École normale du Hainaut. Elle y est nommée et va  travailler dans cet emploi stable afin de donner des cours de psychologie expérimentale aux futurs enseignants de Mons et Charleroi. (5) 
Une fois de plus, Josepha Joteyko va démontrer  à ce poste des capacités d’adaptation et de travail remarquables. Au départ, elle était peu versée dans la pédagogie et l’éducation, préférant la recherche fondamentale. Ce changement professionnel, qui accompagne dans sa vie privée la rupture avec Michalina Stefanowska, lui permet de se reconvertir, en élargissant ses centres d’intérêt sans pour autant renier ses premières recherches. Elle reste simultanément active à Bruxelles où elle enseigne la physiologie expérimentale.

Le reste de ses efforts porte désormais sur l’étude des enfants et elle devient l’ardente propagandiste d’une nouvelle discipline : la pédologie qui consiste en  l'étude de la physiologie et de la psychologie des enfants. 
En tant qu’organisatrice hors pair, elle va s’investir dans l’institutionnalisation de cette spécialisation naissante. Elle fonde en 1908 une publication scientifique, la Revue Psychologique, qui se consacre à la psychologie et au développement de l’enfant, revue qu’elle dirigera jusqu’en 1913. (6) 

C’est à cette époque également qu’elle se lie avec Varia Kipiani, une jeune scientifique d’origine géorgienne, secrétaire de rédaction de la Revue Psychologique. Elles publient plusieurs contributions originales pour défendre de manière à la fois militante mais aussi documentée, fidèle à leur approche scientifique habituelle, la cause du végétarisme dont elles sont adeptes. (7) 

https://www.todocoleccion.net/fotografia-antigua-tarjeta-postal/fotografia-dra-ioteyko-su-discipula-varia-kipiani-c-1910~x135315318
Photo - carte postale de Josepha Joteyko (assise) et Varia Kipiani vers 1910. - Collection privée.

Josepha Joteyko est en contact avec tout ceux qui comptent comme penseurs dans le domaine de la pédagogie, et notamment Ovide Decroly qu’elle a côtoyé dans le Bruxelles bouillonnant de la Belle Epoque, milieu intellectuel internationaliste par excellence (8) où entre Université Libre et Université Nouvelle, se croisent les tenants du libéralisme progressiste et les partisans du jeune socialisme naissant. (9) 
Decroly et Joteyko ont chacun développé une pensée orientée vers la recherche d’une pédagogie à la fois rationnelle et moderne (10)  qui souhaite se distinguer et se détacher du passé considéré dans ce domaine comme entaché d’une approche et de méthodes  aussi dogmatiques que non scientifiques. (11) Il faut noter cependant au regard de l’histoire de la discipline, que dans son approche, Josepha Joteyko intègre sans sourciller la craniométrie ou la physiognomonie, au titre de sciences auxiliaires, car contribuant à l’évaluation des aptitudes des enfants selon son point de vue. (12) 

Dès 1909, elle met également en place à Bruxelles un cours d’été pour les enseignants : le séminaire de pédologie. Elle organise ensuite le premier Congrès International de Pédologie qui aura lieu à Bruxelles en 1911 et réunira quelques 500 délégués représentants 20 pays différents. Enfin en 1912, elle fonde une structure d’enseignement indépendante qu’elle baptise la Faculté Internationale de Pédologie qui ne survivra pas à la Première Guerre mondiale. Varia Kipiani y seconde Josepha Joteyko comme assistante au laboratoire de pédologie. 
Grâce à son dynamisme et à son réseau de relations, Josepha Joteyko parvient à attirer à la fois les subsides de financement de généreux mécènes et les experts en psychologie qui viennent à Bruxelles dispenser leurs enseignements ou qui acceptent de recevoir dans leurs institutions respectives les étudiants qu’elle leur envoie.
Il n’en reste pas moins que cette initiative privée, de petite taille, demeure en lisière du monde académique institué. De plus, sa population, constituée pour moitié d’étudiants polonais, trahit la position marginale de Josepha Joteyko en Belgique. Elle compte aussi pas mal de détracteurs parmi le monde académique masculin qui voient d’un mauvais œil le dynamisme de cette femme hors norme venant les bousculer dans leur domaine de compétence. Il est vrai aussi qu’elle publie et republie souvent autour des mêmes travaux de recherche, y compris dans la revue qu’elle dirige.

Un homme tel que Georges Dwelshauvers qui avait par sa thèse en Philosophie et Lettres secoué l’ULB en 1890, refuse que Josepha Joteyko lui succède comme chroniqueur dans une revue culturelle : il exprime des idées peu amènes sur sa collègue dont il défendra pourtant ensuite les projets scientifiques bien que tout sépare ces deux intellectuels. De même, elle est tenue en piètre estime aussi par l’entourage politique de l’échevin de l’Instruction Publique de la ville de Bruxelles : on lui reproche d’être une intrigante. (13) 

Josepha Joteyko dans la force de l'âge - Collection privée

Les souvenirs du Dr Armand Colard, témoignage d’un ancien étudiant au début du XXe siècle et publié en 1956 dans le bulletin de l’Union des Anciens Etudiants, nous présentent un portrait haut en couleur. Josepha Joteyko est décrite comme « replète comme une Mamouchka, myope comme une taupe.»  Ses années de séjour à Bruxelles  ont vu sa physionomie changer. Elle était « l’image de la candeur naïve. Proie facile désignée à la turbulence estudiantine et au manque de pitié commun à notre âge ». Elle enseigne au Palais Grandvelle  où son « débit incertain d’étrangère, truffé de malapropismes rendait plus obscure encore l’expression d’une pensée qui nous semblait confuse » (14) Dans le cadre de ce cours facultatif en psychologie appliquée, elle avait bien du mal à affronter « les rires et les quolibets qui fusaient à chaque instant ». Tandis que son assistante « Mademoiselle Stephanowska trépignait d’impatience et de fureur mal contenue». (15) Ce portrait résume les réticences dont Josepha Joteyko a fait l’objet : femme, étrangère, scientifique matérialiste. 

Après ses études sur la fatigue et sur la douleur qui l’occupent de 1898 à 1906, elle s’intéresse ensuite à la pédagogie pour les raisons évoquées plus haut. Dans les deux cas son entreprise cherche à dégager un modèle mathématique en partant de la collecte de données empiriques, la mesure à l’aide d’appareils scientifiques et l’enregistrement par des prises de vue photographiques afin d’aboutir à  l’analyse des résultats au moyen de graphiques et tableaux qui synthétisent les données.
Clairement, à cette époque marquée par le positivisme et le scientisme, on est confronté à une approche épistémologique matérialiste qui tend à appliquer aux jeunes sciences sociales en formation, la méthodologie de sciences biologiques. Josepha Joteyko développe une pensée critique sur le système scolaire (16) ou elle défend des positions marquées par un déterminisme biologique modéré, tandis que d’autres à la même époque défendront des positions nettement  plus critiquables car tenant de l’eugénisme social. (17) 

Spécialisée dans ses études sur la mesure de la fatigue, elle participe également aux enquêtes coordonnées par Émile Waxweiler au sein de l’Institut de Sociologie consacrées aux ouvriers et aux conditions du travail mécanisé. Dans l’idée qui anime les participants à ce genre d’enquête de terrain, il est important de procéder à de nombreuses mesures afin d’aboutir à « une vision objective et rationnelle » basée sur la science car c’est à ce prix que l’on parviendra à déterminer les politiques optimales dans l’organisation du travail.
Les problèmes sociaux traversés par le monde industriel trouvent ainsi à ses yeux leurs origines dans des questions psychologiques, au sens où à l’époque Josepha Joteyko conçoit sa propre discipline,  une psychologie étroitement liée à la médecine comme un sous-domaine de la physiologie. Les tensions qui caractérisent la belle époque expriment tant des antagonismes politiques au point de vue social (local, national, mais aussi international) que des antagonismes scientifiques au sein d’un monde académique divisé. (18) 
De ce point de vue, elle s’inscrit pleinement dans les idées en pointe de son temps dont l’énergétisme, si cher à Ernest Solvay. Il s’agit  d’une approche progressiste et réformiste (certains critiques soulignent aussi le paternalisme de la démarche) qui a pour ambition de remodeler la société sur des bases « scientifiques ». 
C’est ce qu’elle expose dans son ouvrage intitulé « La science du travail et son organisation » dans lequel elle adopte une position critique du taylorisme. Le  temps de travail doit pouvoir varier d’un domaine à l’autre en fonction de la nature spécifique de chaque profession et la limitation de ce temps de travail doit résulter d’une approche mesurée et rationnelle,  se fonder sur une approche scientifique. Enfin, ceci la conduit à rejeter la standardisation excessive des tâches visant à simplifier et à réduire le coût de chaque étape de production. Pour Josepha Joteyko, l’être humain n’est pas réductible à une machine aussi sophistiquée soit-elle. Dans son approche, elle entend tenir compte des variations de motivation et des aptitudes individuelles. On se situe là aux prémices de ce qui deviendra ensuite un modèle dominant : le développement et la généralisation des tests psychotechniques ainsi que la psychologie du travail.

Josepha Joteyko est fermement attachée au caractère interdisciplinaire et aux idées  progressistes en vigueur dans l’orbite du milieu universitaire bruxellois de l’époque (19). Féministe convaincue, elle défend le principe d’une plus juste place pour la femme dans la société, que ce soit dans le monde du travail, de l’éducation ou dans la sphère privée. A ce sujet, elle défend avec fermeté le célibat au féminin comme une nécessité émancipatrice. 
Si elle partage une vision idéalisée de l’univers du travail, et témoigne d’une sympathie sincère bien que naïve, disent certains, envers les aspirations des associations ouvrières du temps, elle n’en conserve pas moins un sentiment de supériorité élitiste dû à son parcours académique. Elle est convaincue, avec Hector Denis, qu’un encadrement et une limitation des heures de travail conduira non à une baisse de la productivité, mais à une augmentation de celle-ci par une gestion plus efficiente de l’énergie humaine. (20) 
Josepha Joteyko va aussi adopter, dans la partie de son œuvre consacrée à l’éducation, une méthodologie expérimentale et quantitative comparable à ses premiers travaux. L’approche sera la même : mesurer, standardiser, quantifier, présenter les résultats en graphiques et tableaux de manière à optimiser les méthodes.

Lorsque survient la Première Guerre mondiale, Josepha Joteyko se retrouve dans une position précaire et délicate. Elle quitte Bruxelles en 1915 pour s’installer à Paris en compagnie de son amie Maria Gzegorzewska. Dans la capitale française, elle poursuit ses travaux de recherche. Son activité scientifique constante lui vaut d’être appelée en 1916 à assumer une charge d’enseignement au prestigieux Collège de France. Elle est la première femme à recevoir cet honneur qui rétrospectivement, apparaît comme le couronnement d’une vie entièrement consacrée à la recherche et à l’enseignement. Elle assure également en 1918 une charge d’enseignement en pédologie et psychologie expérimentale à l’Université de Lyon.

Maria Gzegorzewska - Collection Archives de Pédagogie Spécialisée Polonaise - Licence Creative Commons

Les accords de paix signés à Versailles en 1919 voient la Pologne renaître de ses cendres en retrouvant l’indépendance de son territoire. Josepha Joteyko décide alors de retourner dans sa patrie afin d’apporter sa contribution à son redéploiement. Elle enseigne la physiologie à la Faculté de Médecine de Varsovie et participe également à la formation des enseignants du primaire en s’appuyant sur les acquis de son expérience belge. Ce faisant, elle participe au renouveau des méthodes dans son pays tout comme son amie qui fut aussi son étudiante, Maria Gzegorzewska. Cette dernière est considérée en Pologne comme la pionnière dans le domaine de « l’éducation spécialisée », à l’instar de son homologue belge Decroly. Il convient de noter cependant que le choix de Maria de se spécialiser dans ce domaine au faible prestige académique revient à s’investir dans un champ disciplinaire où la concurrence masculine était inexistante, bref à prendre la place « appropriée pour une femme », celle dont personne n’aurait voulu… (21) 
C’est avec une énergie débordante et son caractère entier que Josepha Joteyko continue de son côté à travailler et à publier, désormais essentiellement en langue polonaise pour soutenir la diffusion de ses idées. Atteinte d’une maladie du foie, elle décède en 1928 à l’âge de 62 ans.

La tombe de Josepha Joteyko surmontée d'un obélisque au cimetière de Varsovie - Licence Creative Commons

Josepha Joteyko laisse une œuvre considérable marquée par l’enthousiasme des pionniers confrontés à l’exploration de nouveaux champs disciplinaires. La Première Guerre mondiale et la période qui suivit ont vu évoluer les disciplines vers d’autres directions et bien plus de complexité que ses premiers écrits auraient pu le laisser supposer. Ainsi, le conflit sonne le glas de la pédologie en tant que discipline, bien que le monde académique accueille ensuite en son sein la pédagogie en conservant les acquis de la méthode expérimentale, mais sans Josepha Joteyko.

L’importance de Josepha Joteyko et son influence scientifique restent à tenir en compte pour qui s’intéresse au bouillonnement des idées à Bruxelles au tournant du XXe siècle. Son empreinte sur des questions et des méthodes mathématiques au prestige académique fort, entièrement dominées par des hommes, est un sujet d’étude pour une approche de l’histoire des sciences intégrant la question du genre.  

Enfin, il demeure l’idée sincère qui traverse toute son œuvre : une profonde aspiration à contribuer au progrès de l’humanité par la conquête de la liberté que seule pouvait garantir à ses yeux l’usage des mesures et de la méthodologie importés du domaine des sciences biologiques dans le domaine des sciences humaines.  Dans ces  deux champs, en tant que femme, libre et indépendante, elle a plus que prouvé ses compétences tout au long de sa carrière. (22) 

Pour en savoir plus : 

(1) Eliane Gubin et Valérie Piette, Emma, Louise Marie : l’Université de Bruxelles et l’émancipation des femmes. Bruxelles, ULB, 2009, pp.106-108.



(4) Kaat Wils, Le génie s’abritant sous un crâne féminin ? la carrière belge de la physiologiste et pédologue Iosefa Ioteyko. In – Jacqueline Carroy et Al. Les femmes dans les sciences de l’homme. Paris, 2005, pp. 49-67. et particulièrement ici page 52.

(5) Eliane Gubin et Valérie Piette, Op. Cit.,  p.107.


(7) Kaat Wils, Op. Cit., p. 56.


(9) Kaat wills et Anne Rasmussen, Op. Cit., p. 1284.

(10) Kaat Wils, Op. Cit., p. 49.

(11) Kaat Wils, Op. Cit., p. 51.

(12) Kaat Wils, Op. Cit., p.54.

(13) Kaat Wils, Op. Cit., p. 57.
Voir aussi sur cette période et Dwelshauvers la digithèque Histoire de l'ULB.

(14) Armand Colard, Vie universitaire d'hier...et même d'avant-hier : La Science du travail que j'ai connue en 1907 : portrait. in – Bulletin de l’ Union des Anciens Etudiants de l'ULB (UAE), Bruxelles, n°236, janvier 1956, pp. 8-9, et particulièrement ici p.8.

(15) Idem, p.9.  

(16) Raf de Bond, Op. Cit., p.35.

(17) Ilana Löwy, "Measure, Instruments, Methods, and resluts" Jozefa Joteyko on Social Reforms and Physiological Measures. in - Gerard Jorland, Annick Opinel, George Weisz, Body Counts: Medical Quantification in Historical and Sociological Perspectives - Perspectives historiques et sociologiques sur la quantification médicale, McGill-Queen's Press - Montréal et Londres, 2005, pp.145-172,  et plus particulièrement ici page 160.

(18) Daniel Laqua et Al., Op. cit., p. 20.

(19) Kaat Wills et Anne Rasmussen, Op. Cit., p. 1291.

(20) Raf De Bond, Op. Cit., p.34.

(21) Illana Löwy, Op. Cit., p. 161.

(22)  Idem, p. 163.

Voir également sur Joteyko et des personnalités proches: 

Sylvain De Coster, Joteyko (Jozefa), in- Biographie Nationale, Académie Royale des Sciences des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, tome XXXV. col. 479-484.

Josepha Joteyko, Rapport quinquennal (1898-1903) sur les travaux du laboratoire psychologique Kasimir (Université de Bruxelles)  In -Annales et Bulletin de la Société royale des sciences médicales et naturelles de Bruxelles, 1903, n°5,pp. 1-20.

Josepha   Joteyko, Rapport sur les travaux du laboratoire de psychologie Kasimir. Rapport d’activités quinquennal sur les travaux du laboratoire de Psycho-Physioklogie. Bruxelles, 1903-1908.  Collection Archives de l’ULB.

Hector Denis, L’alimentation et la force. Bruxelles, 1887.

Hector Denis, De la limitation des heures de travail des mines.  In - RP, II, Bruxelles 1909, pp.37-53.

César de Paepe, l’hygiène des habitants. De l’excès de travail et de l’insuffisance de l’alimentation de la classe ouvrière. Gand, 1913.

Josepha  Joteyko,  Entrainement et fatigue d’un point de vue militaire. Bruxelles, 1905.

Josepha  Joteyko, L'Energétisme psychique: leçon d'ouverture du Cours de Psychologie Expérimentale donnée le 4 décembre 1905 au Laboratoire de psycho-physiologie de l'Université de Bruxelles. Liège, 1906.

Josepha  Joteyko, Importance de l'expérimentation dans l'étude des phénoménes psychiques: applications à l'éducation. Huy, 1906.

Josepha  Joteyko et Varia Kipiani,   Enquête scientifique sur les végétariens de Bruxelles: leur résistance à la fatigue étudiée à l'ergographie: la durée de leurs réactions nerveuses: considérations énergétiques et sociales. Bruxelles, 1907.

Josepha   Joteyko, Le mouvement pédologique. Liège, 1908.

Josepha  Joteyko, La productivité et la durée du travail. Bruxelles, Institut de Sociologie, 1922.

Wojciech Szot, Józefa Joteyko, elle n'a pas fondé de famille. Publié en ligne le 28-11-2011, URL : http://homiki.pl/index.php/2011/11/jzefa-joteyko-nie-zaoya-rodziny/ (en langue polonaise).
  

A propos du contexte scientifique de l'époque et de l'histoire des personnes et des idées : 

Anne Van Haecht, L'enseignement rénové, de l'origine à l'éclipse, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1985. Pages 98-99.

Marc Depaepe, Le premier (et dernier) congrès international de pédologie à Bruxelles en 1911. In – Bulletin de la Société Alfred Binet et Théodore Simon, 1987, vol. 87, pp.28-54.

Marc Depaepe, La pédologie comme base d’un monde meilleur. J. Joteyko et la science de l’enfant au début du XXe siècle. In – Yveline Fumat (éd.) Les enjeux éducatifs. Émergence-performance-récurrence. Montpellier, 1990, pp.211-235.

François Vatin,  Les « sciences du travail » : une tentative de résolution positiviste de la question sociale (1890-1914). In – Bulletin de psychologie, 2008/4, Numéro 496,  pp. 331 à 340.

Renata Siemienska, Women in Academe in Poland: Winners Among Losers, In - Higher Education in Europe, 2000, n°25:2, pp. 163-172.

Jean-Francois Crombois, Energétisme et productivisme. La pensée morale, sociale et politique d’Ernest Solvay. In – Andrée Despy-Meyer et Al. (ed.) Ernest Solvay et son temps. Bruxelles, 1997, pp.209-220.

Andrée Despy-Meyer, Didier Devriese,  Ernest Solvay et son temps. Bruxelles, Archives de l'ULB, 1997. Et plus particulièrement le chapitre intitulé : Ernest Solvay et Paul Héger. De la théorie à la pratique de la physiologie, pp.195-208.

Yveline Fumat, La socialisation des filles au XIXe siècle. In- Revue française de pédagogie, volume 52, 1980. pp. 36-46.

La manifestation Hector Denis, in – Revue de l’ULB, 1913, pp.156-164.

Tomasz  Fetzki, Les sources francophones de l'éducation spécialisée en Pologne dans le contexte du bicentenaire de la naissance d'Édouard Séguin. In - Psychologie clinique, 2013, N° 1, pp. 122-139.

Michel Coddens, La Belgique et la psychanalyse. Un rendez-vous manqué ? , in - L'en-je lacanien, 2012/2 (n° 19), p. 141-180. 

Eliane Gubin, 1846-1878 : Une Belgique libérale et bourgeoise. In – Esprit Libre, ULB, Septembre 2005, n°33.

Isabelle Stengers, La pensée d’Ernest Solvay et la science de son temps. In – Andrée Despy-Meyer et Didier Devriese (éd.), Ernest Solvay et son temps. Bruxelles, Archives de l’ULB, 1997, pp.149-164.

Kaat Wils,  De omweg van de wetenschap: het positivisme en de Belgische en Nederlandse cultuur, 1845-1914. Amsterdam University Press, 2005.

Notice biographique Maria GRZEGORZEWSKA dans les archives de l'UNESCO.

Fanny Lardot, Le laboratoire de pédagogie et de psychologie d'Angleur, vers un enseignement émancipateur pour tous ? in – Analyse, revue de l’IHOES, n°102, 17/12/2012, pp.

Sylvain Wagnon et Marcelle Le Boucher-Clarinval, Ovide Decroly et Alfred Binet : deux itinéraires aux racines de la pédagogie expérimentale et des sciences de l’Éducation, In - Recherches & éducations, n°5,  2011, pp.111-126. 



lundi 4 décembre 2017

Marie Skłodowska-Curie : Une scientifique engagée au front.

S’il est une personnalité qui mérite d’être qualifiée d’exceptionnelle, c’est bien celle de Marie Curie, dont on célèbre cette année les 150 ans de la naissance.

Marya Skłodowska voit le jour le 7 novembre 1867, en Pologne, dans une famille d’enseignants pauvres issus de la petite noblesse. Son père est professeur de physique et de mathématique, sa mère est directrice d’un pensionnat. Sans fortune familiale, ils éduquent leurs enfants dans l’idée que le travail et le savoir sont les seules vraies richesses.

Le parcours académique de Marie Curie est remarquable mais non dépourvu de difficultés. Si elle obtient la médaille d’or à l’issue de ses humanités en 1883, la poursuite d’études supérieures sera, pour des raisons financières, difficile. C’est sa sœur Bronya qui part la première à Paris, pour y étudier la médecine. Marya trouve un emploi de gouvernante et apporte ainsi un soutien financier à Bronya. Une fois installée, ce sera au tour de Bronya de soutenir sa sœur en l’accueillant chez elle. Marya quitte la Pologne pour Paris en 1891.

Marie Skłodowska et sa soeur Bronya  vers 1886 - Licence Creative Commons
En 1893, Marya obtient sa licence en sciences physiques, en tête de sa promotion, puis en 1894, une licence en mathématique où elle arrive seconde du classement.
Ensuite, elle va travailler dans un laboratoire de recherche physique et va faire la rencontre de Pierre Curie. Ils se marient le 26 juillet 1895.

Pierre et Marie Curie le jour de leur mariage © Association Curie Joliot-Curie.
Le couple Curie est un couple novateur pour l’époque. Ils se marient dans la plus grande simplicité après avoir partagé un appartement où ils ont mené une vie commune. La célébration est simple : pas de robes fastueuses ni de grande cérémonie, pas d’église non plus. Le voyage de noces se résume à une escapade à bicyclette en Île-de-France. Pour le couple Curie, seul le progrès de la science compte et passe avant tout.
À l’occasion de ce mariage, et malgré son attachement à son pays natal, Marya la Polonaise choisit de devenir Marie Curie la Française.

Pierre et Marie Curie dans leur laboratoire de recherche 
à l'Ecole de physique et de chimie industrielle de Paris en 1898 -
 © Association Curie Joliot-Curie

L’année académique suivante elle présente le concours d’agrégation pour l’enseignement des jeunes filles section mathématique : elle est reçue première. Ensuite, en 1897, elle devient maman pour la première fois avec la naissance de sa fille Irène.

Marie Curie ne participe à aucune revendication collective et ne milite dans aucun mouvement féministe ; toujours sobre dans son apparence vestimentaire, elle est réservée dans ses propos. En revanche, par le mode de vie qui est le sien, elle est un exemple pour toutes les femmes qui cherchent à établir l’égalité avec les hommes.

En 1900, elle accède à un poste d’enseignement à la prestigieuse École normale Supérieure. En 1903 elle devient la première femme Docteur en sciences physiques. Enfin, couronnement d’années de travail acharné, elle se voit décerner le prix Nobel de physique avec son mari en 1903.
Les photos d’époque représentent le couple Curie comme inséparable. Pierre devra insister pour souligner la contribution originale et fondamentale de Marie afin que la distinction leur soit attribuée de manière conjointe.
Marie Curie donne naissance à sa deuxième fille, Ève, en 1904.
Hélas, Pierre Curie meurt brutalement suite à un accident en 1906. Marie est désemparée par cette perte. Elle trouve un refuge dans le travail et se consacre à ses travaux scientifiques, ce qui lui vaut le Nobel de chimie en 1911.

Marie Curie dans son laboratoire en 1912.- Creative commons

La même année, Marie Curie entretient une relation avec Paul Langevin qui fait scandale. Le scientifique est marié et père de famille nombreuse : une certaine presse populiste, xénophobe et misogyne aura tôt fait d’attaquer Marie décrite comme « étrangère, briseuse de ménages ».

Ce scandale, attisé notamment par les maurrassiens, porte aussi des relents d‘affaire Dreyfus : il met en évidence à la fois la fragilité de la position de Marie Curie, savante certes mais femme avant tout et à ce titre soumise à un contrôle social extrême. C‘est aussi sur le plan personnel et sentimental que Marie Curie en subit les conséquences.

En tant que chercheuse de premier plan, elle va répondre à l’invitation d’Ernest Solvay. Celui-ci, grâce à sa fortune acquise dans l’industrie chimique, a décidé de réunir à Bruxelles l’élite mondiale de la recherche scientifique en physique et en chimie pour des conférences prestigieuses. En novembre 1911, de nombreux prix Nobel se retrouvent à l’hôtel Métropole : parmi eux, Marie Curie sera la seule femme. Elle se trouvera en compagnie de Max Planck, Henri Poincaré, Paul Langevin, Albert Einstein et d’une vingtaine d’autres invités de premier plan.
Ces conférences internationales se réunissent tous les trois ans depuis leur fondation jusqu’à nos jours.

Première conférence internationale Solvay de 1911 - Fonds iconographique des Archives de l'ULB.
Durant la guerre, Marie Curie s’engage dans l’action auprès de la croix rouge. Avec sa fille Irène, âgée d’à peine 18 ans, elle va mettre en route le nouveau service de radiographie automobile auprès des armées.

Marie Curie au volant d'une ambulance du service de radiologie en octobre 1917 - © Musée Curie (coll. ACJC)
Ce sera une expérience unique et riche. Une véritable innovation aussi. Elle participera à l’ensemble du projet, depuis sa conception initiale à sa mise en œuvre pratique. Une dizaine de voitures équipées vont ainsi parcourir l’arrière du front et les hôpitaux afin d’aider les médecins dans le diagnostic et le traitement des blessés. Au-delà du lancement de ce projet, Marie Curie ainsi que sa fille Irène conduiront chacune un de ces véhicules dans la zone belge du front (La Panne, Adinkerque, Poperinghe). De plus, elles veilleront à former le personnel médical à l’usage de ces nouvelles techniques.
Unité radiographique de l'Ambulance de l'Océan - Fonds Iconographique des Archives de l'ULB

Il faut apprendre au corps médical à mettre l’équipement radiographique en marche une heure après être arrivé à destination. Les véhicules sont rares et ne suffisent pas à traiter le flot de blessés, aussi il faut maximiser leur emploi.

La fin du conflit lui permettra de retourner à son laboratoire et de poursuivre ses recherches autour de la radioactivité.

Au cours de ce travail acharné dans un domaine nouveau et mal maîtrisé, alors en pleine effervescence, Marie Curie sera en contact, sans réelle protection et de manière répétée, avec des produits radioactifs. Cela lui sera malheureusement fatal : elle décède d’une leucémie le 4 juillet 1934.

Il faudra attendre le 20 avril 1995 pour que ses cendres en compagnie de celle de Pierre Curie soient transférées en grande pompe au Panthéon à l’initiative du Président Mitterrand. Marie Curie reste à ce jour la seule femme titulaire de deux prix Nobel.


Pour en savoir plus :
Marie Sklodowska Curie et la Belgique, Bruxelles, ULB, 1990.

Marie Curie, La radiologie et la guerre, Paris, Librairie Félix Alcan, 1921.



lundi 6 novembre 2017

Suzanne Tassier : La première femme agrégée d’histoire, professeure à l’ULB

A l’occasion du centenaire de l’intervention des USA dans la Première Guerre mondiale, il nous a semblé intéressant de revenir sur le parcours d’une pionnière : la première femme agrégée d’histoire, professeure ordinaire à l’ULB. Une personnalité peu connue du grand public que nous vous invitons à découvrir.


Suzanne Tassier, reproduction portrait peint, collections des Archives de l’ULB, 2Y4-177

Suzanne Tassier naît à Anvers le 4 juin 1898 dans une famille bourgeoise. Son père, Émile Tassier, est officier supérieur dans l’armée belge où il finit sa carrière avec le grade de général-major. 

La scolarité de Suzanne est bousculée par le Première Guerre mondiale : d’abord réfugiée en Angleterre, puis en France, c’est à Versailles qu’elle passe son baccalauréat. 
Après la guerre, dès que les universités ré-ouvrent leurs portes,  elle entre à l’ULB.  Durant ses études elle est active dans la vie des cercles et participe à la rédaction de leurs journaux. Jeune femme de convictions progressistes, elle devient présidente de l’Association des étudiantes de l’ULB et représentante du Cercle des étudiants libéraux.  

Elle obtient en 1923 le titre de Docteur en philosophie et lettres, groupe histoire, puis  enseigne au Lycée communal de Schaerbeek tout en poursuivant ses recherches. Elle devient membre de la « Fédération Belge des Femmes Universitaires » qui défend le droit au travail pour les femmes et soutient la cause de l’instruction des filles afin de leur garantir un accès égal à toutes les filières d’enseignement et à toutes les professions. La Fédération fait pression sur les autorités gouvernementales afin que des humanités anciennes soient aussi organisées pour les filles. Une loi, déposée dans ce sens  par le député libéral Albert Devèze  est en fait l’œuvre de  Suzanne Tassier qui l’a préparée et rédigée. La loi sera adoptée par le parlement. (1) 

En 1933 elle est la première femme à obtenir le titre d’Agrégé de l’Enseignement Supérieur. Cette distinction académique lui permet d’assurer plusieurs suppléances de cours au sein de la section d’Histoire, avant de se voir confier une charge à temps plein dès 1945. Après avoir vu d’autres, du seul fait qu’ils étaient hommes, obtenir leur promotion avant elle, Suzanne Tassier est finalement nommée professeur ordinaire de la faculté en 1948.   Ce qui lui fait dire avec une ironie amère : «  Maintenant, je suis un homme ». (2) 

Gustave Charlier, collection des Archives de l’ULB, 2Y1-0-65-1
Suzanne était aussi l’épouse de Gustave Charlier (1885-1959), lui-aussi professeur à l’ULB, romaniste et historien de la littérature. Ensemble ils auront l’occasion d’effectuer en 1939 un voyage aux USA qui va beaucoup marquer Suzanne. Elle tire de cette expérience plusieurs publications (voir ci-dessous). 
A cette occasion elle écrit « L’Américaine ne connaît pas son bonheur » où elle exprime ses convictions féministes. En effet, aux USA les femmes ont acquis le droit de vote depuis 1920. Elle visite à côté de  l’Université de Stanford en Californie la « Hoover Library » et elle attire l’attention des historiens belges sur les ressources de cette riche bibliothèque. Enfin, elle publie une réflexion sur l’évolution des mouvements d’opinion en Belgique par rapport à la diplomatie américaine lors de la Première Guerre mondiale.  
Nous avons déjà parlé, dans un précédent billet, du rôle d’ Herbert Hoover avant qu’il ne devienne, de 1929 à 1933, le 31e président des États-Unis.  Il a dirigé les actions de la « Commission for Relief of Belgium » dans le cadre de l’organisation du ravitaillement de la Belgique durant la Première Guerre mondiale. 

ULB DHC 175e, 2010-1898. Bruxelles, Archives et Bibliothèques de l’ULB, 2010, pp. 128-129.
Le Président Woodrow Wilson, licence Creative Commons
Arrêtons-nous quelques instants sur la situation des États-Unis de 1914 à 1917. Ce pays, dont l’intervention s’avèrera cruciale dans l’issue du conflit, évolue de l’isolationnisme à l’intervention militaire de masse.
Il convient ici de noter que ce changement d’attitude s’effectue sous la présidence démocrate de Woodrow Wilson (1856-1924). Ce juriste de formation, élu pour son opposition à la guerre, aura à cœur de soutenir le rôle « d’exemple du monde libre » que s’attribuent les USA par opposition à l’Europe. Idéaliste et pacifiste convaincu, il estime avec d’autres que le modèle américain est susceptible d’être exporté partout dans le monde, là où les peuples sont en demande d’un régime démocratique. En 1917, il se rend compte que l’isolationnisme ne constitue plus une politique tenable, aussi une loi est adoptée qui établit le service militaire obligatoire aux États-Unis. 
La Russie s’étant retirée du conflit suite à la signature du traité de paix de Brest-Litovsk en mars, c’est la fin du front à l’est.  Début avril, le Congrès des Etats-Unis délibère puis, le 6 avril,  déclare la guerre aux puissances coalisées des empires centraux : Allemagne, Autriche-Hongrie et Empire ottoman. Cette décision permettra aux États-Unis de se doter d’une armée équivalente à celle des puissances européennes et de lever des troupes en masse. Troupes qu’il faudra entrainer et équiper en urgence. Dès la fin du mois d’octobre 1917,  les premiers soldats US sont à l’œuvre sur le front. Leur engagement va aller en s’accentuant jusqu’à la fin des hostilités : ce ne sont pas moins de deux millions d’hommes qui vont servir en France, tandis que deux autres millions seront en formation dans les casernes américaines à la fin du conflit.
Parallèlement, le président Wilson s’attache à la rédaction d’un programme en quatorze points qu’il estime indispensables pour obtenir une paix durable dans le monde, et qui doit servir de base pour les tractations qui suivront la guerre. C’est dans ce cadre qu’il plaide pour la création de la Société des Nations, organisation conçue pour résoudre les conflits par la négociation pacifique plutôt que par les armes, et qu’il participe aux négociations de la Conférence de paix de Paris.
A ce titre, Woodrow Wilson reçoit le prix Nobel de la paix en 1919. Il se voit aussi remettre la même année le titre de Docteur Honoris Causa par l’Université libre de Bruxelles.

A l’ULB, Suzanne Tassier se consacre aux nécessités de sa charge d’enseignement et à ses nombreux étudiants passionnés, comme elle, par la période moderne et contemporaine. A l’issue des deux guerres, elle envisage avec d’autres la création en Belgique d’un Centre d’histoire contemporaine relatif aux deux conflits mondiaux. Elle rédige un petit ouvrage pour en exposer les principes organisateurs. Ce projet connaîtra un destin éphémère.

Suzanne Tassier décède en 1956.

« Par testament, deux prix portant son nom furent créés à sa mémoire, l'un à l'Académie royale de Belgique, récompensant la meilleure thèse de doctorat en histoire présenté par une femme dans une université belge, l'autre à l'Université de Bruxelles, couronnant l'étudiante qui a défendu le meilleur mémoire de maîtrise en histoire moderne ou contemporaine. Après sa mort, son mari (…) légua par ailleurs à son université un capital destiné à promouvoir des recherches en histoire moderne ou contemporaine, relatives à la condition féminine ; ce legs est à l'origine de la chaire qui porte son nom. (…)» (3)

Dans le droit fil des démarches pionnières de Suzanne Tassier, on peut également mentionner le lancement du Master inter universitaire en études des genres qui est inauguré cette année académique et  dont nous avons parlé dans notre billet du premier septembre.

Pour en savoir plus : 

(1) Catherine Jacques, Le féminisme en Belgique de la fin du 19e siècle aux années 1970. In-Courrier hebdomadaire du CRISP, 2009/7, n°2012-2013, pp.5-54. (et plus particulièrement la p.20)

(2) Suzanne van Rokeghem, Jacqueline Aubenas, Jeanne Vercheval-Vervoort, Des femmes dans l'histoire en Belgique, depuis 1830. Bruxelles, Ed. Luc Pire, 2006, p.180

Voir aussi pour la chaire Tassier :   http://msh.ulb.ac.be/equipes/striges/?sub=chaire-tassier

Quelques publications de Suzanne Tassier :

Suzanne Tassier, Un grand centre historique américain: la Hoover Library. In- Revue de l’Université de Bruxelles, 1940, pp.68-80. 

Suzanne Tassier, L'histoire de la guerre mondiale: pour un musée de la guerre mondiale et un office de documentation contemporaine. Bruxelles, Office de publicité, 1944.

Suzanne Tassier, Au début de la Première Guerre mondiale: l'opinion publique américaine. In - Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1950,  Volume 5,  N° 1,  pp. 61-67 

Suzanne Tassier, La Belgique et l'Entrée en Guerre des Etats-Unis, 1914–1917. Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1951.

La thèse de Suzanne Tassier  a été publiée : 

Suzanne Tassier, Les démocrates belges de 1789 : étude sur le Vonckisme et la révolution brabançonne. Bruxelles, Académie royale, 1930.

Voir également : 

Éliane Gubin (dir), Dictionnaire des femmes belges. XIXe et XXe siècles. Bruxelles, Éditions Racine, 2006, pp. 523-524.

Éliane Gubin et Valérie Piette, Emma, Louise, Marie... L'université Libre de Bruxelles et  l'émancipation des femmes (1834-2000). Bruxelles, 2009, pp. 208-210.

Maurice Arnould, Nécrologie Suzanne Tassier (1898-1956). In-Revue belge de philologie et d’histoire, 1956, vol.34, n°3, pp.964-967. 

Roland Mortier,  Gustave Charlier (20 juillet 1885 — 8 avril 1959), In- Revue belge de philologie et d’histoire, vol. 37, N° 3,1959, pp. 914-918.

Catherine Jacques, Le féminisme en Belgique de la fin du 19e siècle aux années 1970. In-Courrier hebdomadaire du CRISP, 2009/7, n°2012-2013, pp.5-54.

Jean Jacques Becker, 1917 en Europe: l'année impossible. Bruxelles, Éditions Complexe, 1997. 

Inventaire détaillé des archives de la famille Tassier , Archives générales du Royaume, 1994. 








lundi 18 septembre 2017

Gabrielle Petit : Le destin tragique d’une femme engagée dans la résistance.

Dans notre précédent billet consacré à l’émancipation des femmes, nous avons retracé le cadre général de l’évolution de  la condition féminine pendant la première guerre mondiale. Nous vous proposons maintenant d’aborder un cas particulier, celui de la figure mémorielle de Gabrielle Petit.


Statue de Gabrielle Petit, Place Saint Jean à Bruxelles. Photo Adrien Antoniol, ULB.

Le destin de Gabrielle Petit (1893-1916) a marqué les esprits en Belgique par son caractère tragique et héroïque. 

Deux statues érigées en sa mémoire en 1923-24 à Bruxelles et à Tournai furent financées grâce à une souscription publique.  Elles symbolisent le mérite de l’action individuelle menée au mépris du danger pour défier toute la puissance de la machine de guerre allemande.  Comme l’a si justement souligné l’historienne Sophie de Schaepdrijver dans un article consacré à la jeune femme :
« Pour elle, (…) la guerre offrira ce que la vie ordinaire lui refuse : une ouverture pour son intelligence, un horizon d’action, la possibilité d’accéder aux honneurs. » (1) 
C’est là toute la difficulté pour les femmes du début du XXe siècle : comment exister par elles-mêmes ? Comment se voir reconnues pour leurs mérites ? Quelle place occuper dans la société ?

Gabrielle Petit  naît  à Tournai dans une famille bourgeoise qui va connaître le déclassement social suite à la désintégration de la cellule familiale, ce qui lui vaut d’être considérée comme une « héroïne issue du peuple », ce qu’elle n’est pas. Après la mort de sa mère et l’abandon par son père, elle se retrouve dès l’âge de huit ans à l’orphelinat, qu’elle quittera  à l’âge de quinze ans pour travailler.  

Elle est marquée par ses années d’enfance chez les religieuses, où son caractère indépendant lui attirera des ennuis. En raison de ce manque d’obéissance, bien qu’élève intelligente, comme l’indiquent ses notes, elle ne poursuit pas sa scolarité. 

Elle quitte l’école et se rend à Bruxelles où elle survit d’un emploi précaire à l’autre. Elle est tour à tour demoiselle de magasin, lingère dans un hôtel ou encore serveuse dans un café.  

A l’âge de dix-sept ans, elle emménage avec un homme marié. Sa vie difficile ne lui convenant pas, elle se sent totalement inutile au point de faire une tentative de suicide en 1912.  Ensuite la guerre survient et va constituer un élément de changement radical.
Elle est alors fiancée à un militaire. Celui-ci est blessé lors des combats sur le sol belge. Ils vont rester un temps en contact, cependant qu’il cherche à regagner son unité sur l’Yser après la bataille d’Anvers. De son côté Gabrielle réussit à traverser la frontière néerlandaise avec l’idée de se rendre utile pour son pays, probablement comme infirmière volontaire. 

Rappelons que les premières écoles de nursing laïques furent créées à Bruxelles peu avant la Première Guerre mondiale. Ces écoles sont soutenues par des personnalités comme le Dr Antoine Depage ou le bourgmestre Adolphe Max. Le domaine des soins hospitaliers était  quasi réservé aux seules religieuses. Le but des pionniers du nursing était d’apporter à des élèves sérieuses une formation adaptée aux progrès de la chirurgie dans le cadre de pensionnats à la discipline stricte où le port de l’uniforme était obligatoire. Le but était  de créer « un créneau social pour la nouvelle profession. Les médecins désirent recruter dans la bourgeoisie, et non plus dans les classes populaires. L’image de la servante « mal dégrossie » hante les esprits, celle de la laïque mercenaire intéressée et amorale inquiète » (2) 
Embarquée sur un navire à destination de l’Angleterre, Gabrielle Petit est contactée par un officier recruteur des services de renseignement britanniques.

Dès lors tout va changer pour elle. Valorisée dans cette nouvelle fonction, voilà enfin la promotion qu’elle attendait et qui donne un sens nouveau à sa vie. Elle déclare : « J’ai presque fini d’être un échantillon sans valeur ; notre avenir sera fait sans le secours de personne » (3)  
Discrètement et efficacement, elle va parcourir une zone allant de la frontière des Pays-Bas à la frontière française, soit en tout près de 200 km. Elle va observer les déplacements des troupes, leur nombre et leurs équipements et faire régulièrement rapport à Londres sous le pseudonyme de « Mademoiselle Legrand ». Animée de sentiments patriotiques, elle sait en tant que femme qu’elle passera plus facilement les contrôles allemands qu’un homme du même âge, toujours suspect de vouloir rejoindre « l’ennemi ».  Depuis son domicile de Bruxelles, elle se rend régulièrement à Tournai (sa ville natale) puis jusqu’à Lille qui se trouve parfois à une dizaine de kilomètres seulement du front.  

Véritable « passe-partout » selon ses propres termes (4), elle est extrêmement mobile, ce qui en soit est un exploit, alors que les déplacements sont contrôlés et limités par l’occupant. Son « réseau » est basé principalement sur quelques amis et sur sa famille.  
Elle est arrêtée le 2 février 1916. Gabrielle Petit est alors livrée à la justice militaire allemande qui va siéger dans l’enceinte du Sénat belge. Le juge réclame la peine de mort, ce qui ne semble pas ébranler la jeune femme. Son attitude de défi et de rejet de l’autorité allemande va marquer les esprits. Jeune femme sans attaches et sans appui puissant, elle insulte l’auditoire militaire à qui elle dénie toute légitimité et à qui elle reproche les meurtres de la campagne de 1914.

Elle n’a que 23 ans, et la voilà condamnée à mort. Malgré une demande de grâce introduite par des membres de  sa famille, les autorités allemandes se montrent inflexibles : la bataille de Verdun est en cours et Gabrielle est jugée comme une espionne très dangereuse pour l’effort de guerre. Son sort est scellé.  Le 27 mars 1916, un courrier de l’Empereur au gouverneur von Bissing ordonne que le jugement soit exécuté. 
Le premier avril 1916, Gabrielle Petit est fusillée. Une affiche allemande annoncera au public la mort de « la vendeuse Gabrielle Petit coupable  d’espionnage en faveur de l’ennemi contre rémunération » (5). Cet esprit de lucre, souligné par les Allemands, était totalement étranger à Gabrielle Petit, mais l’occupant visait par ce fait à la discréditer auprès de la population de Bruxelles et à constituer un avertissement pour les autres citoyens du royaume de Belgique.

Détail du socle de  la statue de Gabrielle Petit, Place Saint Jean à Bruxelles.
Photo Adrien Antoniol, ULB.
Dans un tout autre contexte social, celui de l’après-guerre agité par des revendications syndicales dès 1920 (6), Gabrielle Petit personnifie le symbole de l’héroïsme belge au féminin. Son corps, exhumé de l’enclos des fusillés, est conduit le 29 mai 1919 au cimetière de Schaerbeek lors d’une cérémonie grandiose, rehaussée de la présence et de discours de nombreuses personnalités de premier rang, ainsi que d’une forte participation populaire tout au long du cortège.
Gabrielle Petit, l’Evénement Illustré, numéro extraordinaire, 7 juin 1919. Licence Creative Common.
Signe de temps, Gabrielle Petit appartient désormais « à la Patrie ». Elle devient un mythe et son souvenir est encore commémoré de nos jours au pied des statues qui lui sont dédiées(7). 

Pour en savoir plus  : 

(4) Sophie de Schaepdrijver, Op. Cit., p.356

(5) Emmanuel Debruyne, Patriotes désintéressés ou espions vénaux ? In-Guerres mondiales et conflits contemporains. 2009; n° 232(4) pp.25-45

(6) Eliane Gubin, Les Femmes d’une guerre à l’autre-Réalités et représentations, 1918-1940. In-Cahiers d’histoire du temps présent, n° 4 (1998), pp. 249-281.  p.253

(7) Sophie de Schaepdrijver, Op. Cit., p.372



La statue dédiée à Gabrielle Petit  fut inaugurée en juillet 1923, à l’occasion des fêtes nationales. elle a été financée sur des fonds privés par la Ligue des Patriotes. Parmi les personnalités qui assistèrent à la cérémonie d'inauguration, on compte la reine Elisabeth,  la princesse Marie-José, José Hennebicq, président de a ligue donatrice, le Ministre Albert Devèze, le bourgmestre Adolphe Max et  Maurice Herbette, ambassadeur de France.

Voir également :

Sophie De Schaepdrijver, Gabrielle Petit: The Death and life of a female spy in the First World War, Londres-New York, Bloomsbury publishing, 2015