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lundi 9 octobre 2017

La fin d’un empire à l’Est

Belgique-Russie 1917


Tandis que la Première Guerre mondiale se prolonge et s’enlise, le peuple russe, lassé par des années de privations et usé par la rudesse du conflit, se retourne contre le régime impérial et son souverain, le Tsar Nicolas II.

Le tsar et son fils héritier du trône. 1914 illustré, n°133 mars 1917, couverture.- Collection Bibliothèques de l'ULB

L’année 1917 (et plus particulièrement le mois d’octobre) reste pour beaucoup l’année de la Révolution russe : le début  d’un régime qui va durer 74 ans et marquer durablement l’évolution des relations internationales. Cette révolution mouvementée se produit en plusieurs étapes. Soumis à la pression populaire et sur le conseil de son état-major, Nicolas II abdique  le 22 mars 1917: les prérogatives impériales du tsar sont suspendues. Dans un premier temps, c’est le régime de Kerenski qui prévaut. La Russie devient une république où plusieurs tendances se font concurrence. Ensuite, avec la « Révolution d’Octobre », c’est le courant des « bolcheviques »  qui s’impose et s’empare du pouvoir. Les bolcheviques constituent au départ le groupe majoritaire du « Parti ouvrier social-démocrate de Russie » qui deviendra le Parti Communiste.  Finalement, le tsar et toute sa famille assignée à résidence, ainsi que quelques proches attachés à leur service, sont exécutés à Ekaterinbourg durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918.

La Cour de Russie. 1914 illustré, n°136, 04/2017, détail de la dernière page. Collection Bibliothèques de l'ULB.

C’est la fin d’un empire à l’Est, la fin  d’un régime autocratique héréditaire de droit divin. Un armistice est  proclamé avec les Empires centraux le 15 décembre 1917. C’est la fin de la Première Guerre pour l’armée russe, mais pas la fin des combats. La révolution se passe désormais sur le front intérieur. Il s’en suit plusieurs années de guerre civile mettant aux prises différentes factions politiques dans un pays en crise soumis à la famine. 

Le sort de la Russie ne laisse pas indifférent en Belgique. Ainsi, Émile Vandervelde (1866-1938), chef de file du Parti Ouvrier Belge et dirigeant de la Seconde Internationale, salue l’événement que constitue le changement de gouvernement.  Il effectue même un voyage en Russie en mai 1917. Bientôt toutefois, après un second voyage entrepris en 1922, il entre en opposition avec le nouveau régime bolchevique. La répression de tout avis divergent, la vérité d’État au lieu du pluralisme des opinions et les arrestations arbitraires auront raison de l’idéalisme des premiers jours. Il dénonce dès le début des années 1920 le «socialisme dictatorial, bureaucratique, hyper étatique, instauré dans un pays où le capitalisme n’existait qu’à l’état embryonnaire» (1).
La Seconde Internationale a vécu. Ses idéaux égalitaires et pacifistes se sont brisés sur la réalité de la guerre moderne.

C’est  à un épisode moins connu, mais hors du commun, que nous avons décidé de consacrer la suite de ce billet. Nous tenons à remercier ici  l’historienne Francine Bolle qui nous a permis de numériser ses archives familiales.  

Le corps expéditionnaire des autos-canons-mitrailleuses belges

La Compagnie des autos-canons-mitrailleuses de l’armée belge, créée en décembre 1914, était une  unité novatrice constituée de presque 400 hommes, tous volontaires, et d’une douzaine de véhicules blindés surmontés d’un petit canon ou d’une mitrailleuse. (Une réplique du véhicule a été reconstituée au Musée royal de l’Armée de Bruxelles par des collectionneurs passionnés ).  

Une partie de la compagnie des ACM – Archives familiales Francine Bolle - ULB
Une partie de la compagnie des ACM – Archives familiales Francine Bolle - ULB.

Dans un premier temps, les véhicules et leurs équipages restent confinés derrière l’Yser, rendus inutiles par un conflit enlisé en guerre de positions. Ensuite, en réponse à une demande de soutien des autorités russes, la Compagnie des autos-canons-mitrailleuses se transforme en corps expéditionnaire et rejoint la Russie par un chemin détourné afin d’éviter les dangers de la mer du Nord. Les soldats belges vont embarquer à Brest dans un navire qui va contourner le Royaume-Uni par l’ouest, ainsi que la Scandinavie par le nord, pour les conduire à Arkhangelsk, port de la mer Blanche,  au cœur du cercle polaire arctique.

Arrivés à destination le 6 décembre 1915, ils séjournent dans le domaine impérial de Saint-Pétersbourg. Le tsar passe les troupes venues de Belgique en revue dans sa résidence de Tsarskoïe Selo, avant que ces dernières ne soient déployées bien plus au sud, sur le front de Galicie (l’actuelle frontière entre la Pologne et l’Ukraine), où elles restent jusqu’en 1917. Elles se battent contre les troupes autrichiennes dans une guerre de mouvement. Suite à l’agitation révolutionnaire, les Belges se voient finalement contraints à quitter le territoire russe, après avoir signé un document par lequel ils s’engagent à ne jamais prendre les armes contre la nouvelle république socialiste soviétique.

La compagnie des ACM sur le chemin du retour -  photo n°195 – Archives familiales Francine BOLLE – ULB 

Par quelle route regagner la Belgique ? Impossible de rebrousser chemin ou de traverser l’Allemagne, cela va de soi. C’est donc via la ligne du Transsibérien, dont les travaux ont été achevés en 1916, qu’ils rejoignent Vladivostok  au terme d’un périple éprouvant, avant d’embarquer pour les États-Unis. Ce périple à la fois aventureux et exotique de plus de 9000 kilomètres leur permet de traverser les contrées reculées de Sibérie et de Mandchourie. Le souvenir de ce voyage est illustré par de nombreuses cartes postales et photographies. Les cartes postales sont timbrées ; le cachet de la poste permet de suivre une partie du déroulement du périple.

Le franchissement de la rivière Outoulik. Carte postale de la région du lac Baïkal, datée du 25/03/1918 – 
Archives familiales Francine Bolle – ULB

Cavalier bouriate à la frontière entre la Sibérie et la Mongolie –  carte postale datée du 25/3/1918 –
Archives familiales Francine Bolle – ULB.


La traversée des États-Unis : San Francisco, compagnie des ACM –
Archives familiales Francine Bolle-photos 300 à 303 – ULB.
Arrivés à San Francisco, ils découvrent le nouveau monde qui les attend et les accueille avec tous les honneurs. Toujours par voie de chemin de fer, ils vont traverser le territoire américain jusqu’à New-York dans une ambiance de liesse à chaque ville étape. Le voyage de plus de 4600 kilomètres est animé : les Belges sont célébrés partout. Ils défilent même sur la 5e avenue à New-York comme de véritables héros, la presse ayant pris soin de relater leurs aventures par des récits enthousiastes tout au long de leur parcours d’ouest en est.
Ensuite, c’est la traversée de l’Atlantique en bateau de New-York à Bordeaux. Ils regagnent la France le  23 juin 2018, soit trois ans après leur départ. La Compagnie des autos-cannons-mitrailleuses est finalement dissoute sur décision des autorités militaires belges, en raison de la réputation d’aventuriers de ses membres, suspectés d’être « contaminés » par l’idéologie bolchevique. 

Parmi les membres de cette unité au destin unique, on compte de nombreux représentants de la noblesse  et de la bourgeoisie, attirés par cette arme nouvelle que constitue la voiture blindée. Mais ils ne sont pas seuls : nous retiendrons notamment  le jeune syndicaliste sérésien Julien Lahaut, qui deviendra député puis président du Parti communiste belge,  avant d’être assassiné dans des circonstances tragiques en 1950, ainsi que les  Liégeois Oscar et Marcel Thiry, connus pour leurs activités littéraires.

Pour conclure, il convient de rappeler que la fille de Marcel Thiry, Lise Thiry, virologue de réputation mondiale, est un professeur émérite de la faculté de médecine de l’ULB.  Elle a préfacé en 2003 la réédition du livre consacré au récit de l’expédition des autos-cannons, augmenté de lettres inédites de Marcel et Oscar Thiry à leur famille. Cet ouvrage et une source précieuse pour découvrir l’épopée de ces soldats belges emportés par les convulsions de l’histoire.

Le colloque international intitulé :
« 1917-2017 : Espoirs, héritages et utopies de la Révolution russe » 
se tiendra du 2 au 4 novembre à la Maison du Peuple de Saint-Gilles.

Renseignements : chsg.ulb.ac.be




Pour en savoir plus : 

(1) Janet Polasky, Emile Vandervelde, le Patron. (préface du Professeur Philippe Moureaux) Bruxelles, Labor, 1995, p.9 et suivantes.

Emile Vandervelde, Trois aspects de la révolution russe. Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1918.

Pascal Delwit et José Gotovitch, La peur du rouge. Bruxelles, PUB, 2004.

Claude Renard, Octobre 1917 et le mouvement ouvrier belge. (préface du prof. Jean Puissant) Bruxelles, Memogrames et éditions du CArCoB, 2017.


Marcel Liebman, Les socialistes belges en 1914-18. Le POB face à la guerre. Bruxelles, Vie Ouvrière, 1986.



Emmanuel Gerard, Widukind De Ridder, Françoise Muller, Qui a tué Julien Lahaut ? Waterloo, la Renaissance du Livre, 2005.


Marcel Thiry, Le Tour du monde en guerre des autos-canons belges (1915-1918), suivi de, Lettres inédites d’Oscar et Marcel Thiry à leur famille pendant la Première Guerre mondiale. Bruxelles, Le Grand Miroir, 2003.

Olivier Defrance, L'odyssée des autos-canons-mitrailleuses. Le tour du monde du Corps expéditionnaire belge de 1915 à 1918. Bruxelles, Fondation Roi Baudoin, 2015.