Entre conservatisme et ferments d’émancipation féminine.
Quels ont été les changements apportés dans le quotidien des femmes lors de la Première Guerre mondiale ? S’agit-il d’une véritable rupture et de la fin des traditions héritées du 19e siècle ?
Le modèle familial, patriarcal et nataliste, est et reste dominant avant, pendant et après la guerre pour la répartition des rôles entre hommes et femmes. Celles-ci sont avant tout assignées au rôle d’épouse, de mère, de veuve ou encore de sœur.
Figure emblématique du bouleversement social et culturel dans l’imagerie de la Première Guerre en France et en Angleterre, la « munitionette » ouvrière des usines d’armement appelée aussi « canari » en raison de la toxicité des produits chimiques qui entraînent une coloration jaunâtre de la peau, est probablement la figure la plus connue de la participation des femmes à l’effort de guerre.
Usine de munitions - 1914 Illustré, n°147, juillet 1917, dernière page.
Toutefois, cette icône (tout comme l’est l’infirmière, figure maternelle de substitution) ne correspond pas à la réalité en Belgique occupée, mais plutôt à l’imaginaire collectif attaché à la Grande Guerre (1).
Deux infirmières à La Panne en février 1915
Archives de l’ULB, fonds Errera- boîte 92, image 06.
Archives de l’ULB, fonds Errera- boîte 92, image 06.
En effet, le vécu des femmes, particulièrement en Belgique, est bien différent (2). Elles ne seront pas mobilisées au service de l’industrie d’armement puisque le pays, à l’exception du réduit de l’Yser, est entièrement occupé et administré par l’Allemagne. Elles ne remplaceront pas les hommes puisque l’on compte un très grand nombre de chômeurs parmi ceux-ci, en raison de la fermeture des usines et ateliers. Seuls 20% des hommes ont été mobilisés. Entre oisiveté forcée et recherche de provisions, ils attendent des jours meilleurs et partagent le quotidien du ménage en période de pénurie. Des caricatures d’époque représentent ces « hommes au foyer » en auxiliaires des tâches ménagères (3).
Le lecteur de la presse illustrée, entre 1914 et 1918, regarde d’un œil curieux ou amusé les changements survenant dans les pays voisins et dont les journaux donnent parfois des échos.
1914-1917 illustré - N°133, 03/1917, dernière page
1914-1917 illustré - N°130, 03/1917, page 9
en Angleterre (Notez la tenue et le port du pantalon)
Le conflit se prolonge : à la guerre comme à la guerre, il convient de s’accommoder des changements et d’y faire face.
Partant de la réquisition du matériel et des stocks des entreprises dans un premier temps, on passe ensuite à la réquisition des travailleurs. A l’automne 1916, face au refus des Belges de signer des « engagements volontaires », le pouvoir allemand, malgré l’avis défavorable du Gouverneur Moritz von Bissing, décide de mettre sur pied l’organisation du travail obligatoire. Les hommes sont réquisitionnés pour aller travailler en Allemagne : près de 120 000 seront ainsi forcés de travailler pour l’ennemi dans des conditions très difficiles, plusieurs milliers y laisseront leur vie (4).
La population civile ne pense qu’aux objectifs suivants : survivre, manger, se chauffer. Plus la guerre se prolonge, plus les réquisitions de l’occupant s’intensifient, plus la vie des civils devient difficile, incertaine. Les files d’acheteurs s’allongent devant les magasins… et quand on a longtemps patienté il est désespérant de se trouver face à des rayons vides. On manque de tout, on doit faire preuve d’inventivité au quotidien. Toutes les classes sociales sont concernées. Certains témoignages nous sont parvenus, tel ce journal intime tenu durant le conflit par une bourgeoise instruite, et qui a été publié par les Éditions de l’ULB (5).
Le ravitaillement à Bruxelles - 1914 illustré, N°165, novembre 1917, dernière page
En marge des « petits métiers » traditionnels du commerce, de nombreuses « œuvres charitables » voient le jour. Elles visent avant tout à maintenir une occupation et à concentrer l’attention d’une partie de la population autour d’un but commun. C’est une forme de charité organisée, puisque le salaire est dérisoire et les postes « importants » réservés aux hommes.
Petits métiers traditionnels - Au Marché - 1914 illustré,n°27, mars 1915 , p.4.
La plupart du temps, ces « ouvroirs », où les femmes tricotent et cousent, rapportent peu aux ouvrières, principalement des timbres de ravitaillement (6); mais rien que sur Bruxelles, ces occupations concernent pas moins de 15 000 femmes et jeunes filles. Afin de bien saisir l’importance de ces initiatives, il faut ajouter que seuls les hommes occupés à temps plein et à durée indéterminée dans l’industrie ou le commerce auront droit à des allocations de chômage, invention nouvelle.
L'art de la récupération : l'oeuvre de l'épluchures de pommes de terre.
1914-1917 illustré, N°80, mars 1916, dernière page.
Le sort des jeunes femmes issues de milieux modestes n’est guère enviable à Bruxelles. Elles sont bonnes, employées de maison ou demoiselles de magasin, serveuses, vendeuses… Leur statut est précaire. Il suffit d’un rien pour qu’elles se retrouvent à la rue, sans ressources, même si elles ont de la famille. La tentation de la prostitution est alors bien là, partout où l’on croise des troupes en permission… L’opprobre public en Belgique sera sans appel face à ce qui sera considéré comme « un acte de trahison ». On ne fraternise pas avec l’ennemi, fut-ce de manière tarifée et furtive. C’est l’époque des « femmes à boches ». La guerre a vu la population des prostituées augmenter de façon considérable (de 1915 à 1917 on assiste à un quadruplement des chiffres officiels, qui ne recouvrent pas la totalité du phénomène, entre autres pour les femmes mariées prostituées occasionnelles) – la tranche des 15-25 ans constitue le gros des effectifs (7).
Entre la réprobation de la population bruxelloise, et le pragmatisme des occupants, des mesures sont prises pour encadrer la pratique… et soigner les soldats contaminés. Après la grippe et la pneumonie, les IST sont le troisième facteur d’incapacité pour les soldats allemands qui sont soumis à des inspections. Les services de santé militaire leur rappellent, par voie d’affichage, les règles de bon usage du préservatif. Cette attitude pragmatique ne manque pas d’offusquer certains esprits bruxellois bien-pensants de l’époque.
Après la guerre, il faut noter également que la même réprobation touchera les relations entre prostituées et soldats américains.
La stigmatisation laissera des traces bien après le conflit dans les dossiers de police de ces femmes : elles devront prouver leur réinsertion dans une vie plus « conforme à la morale » afin d’être dispensées des examens médicaux périodiques obligatoires pour les prostituées.
Toutefois, ici ou là, on rencontre des personnages dont le culte, après-guerre, renforcera une vision patriotique et traditionnelle du rôle de la femme. Nous y reviendrons dans un prochain billet consacré à une icône de la résistance.
Conclusions :
De 1914 à 1918, on assiste en Belgique à un renforcement du conservatisme moral et à une peur face aux changements de rôles que le conflit a parfois entraînés. C’est pourquoi plus que de véritables bouleversements, ce sont des ferments de ce qui viendra bien plus tard que l’on peut observer. Les luttes pour un enseignement de qualité ouvert aux femmes, pour les droits politiques et l’ouverture du marché du travail restent à mener à terme. Plus que les rôles et la place des femmes dans la société, c’est la société occidentale dans son ensemble qui a été ébranlée par la Première Guerre mondiale.
Malgré un combat politique entamé par les féministes pionnières dans les milieux libéraux et socialistes dès la fin du 19e et le début du 20e siècle, les femmes belges vont devoir attendre 1949 pour obtenir le droit de vote. Enfin, pour ce qui est de l’émancipation au quotidien, il faudra attendre 1974 pour une véritable égalité homme-femme dans le domaine du droit.
L’ULB, pionnière depuis de nombreuses années sur les questions liées au féminisme et aux études de genre, compte en son sein une Structure de recherche interdisciplinaire sur le genre, l’égalité et la sexualité (Striges), qui nous propose un cycle de conférences à partir de la rentrée académique :
Parallèlement, cette année voit aussi l’ouverture du premier Master en études de genre. Cette création nouvelle est organisée conjointement par toutes les universités de la Communauté française :
A suivre...
Pour en savoir plus :
(1) Benvindo, Bruno; Majerus, Benoît et Vrints, Antoon. La Grande Guerre des historiens belges, 1914-2014, In-Revue belge d’histoire contemporaine. 2014, n° 44(2-3). pp. 170-196
Naert, Jan, Verfaillie, Florent, & Vanraepenbusch, Karla. On the public and academic impact of the'14-'18 commemorations: The Belgian centenary generation of doctoral researchers. In - Revue belge d’histoire contemporaine, 2016, n°46(3/4), pp. 227-251.
Stengers, Jean. Les fondements historiques de la nationalité belge, étude critique. Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Histoire, Arts et Archéologie, Bruxelles, 1948. (Thèse de Doctorat).
Piette, Valérie. Les femmes et la ville en temps de guerre: Bruxelles en 1914-1918. In-Vivre en ville: Bruxelles et Montréal (XIXe-XXe siècles), 2006, pp. 137-150.
Gubin, Eliane. "Les Femmes d’une guerre à l’autre-Réalités et représentations, 1918-1940." In - Cahiers d’histoire du temps présent, 1998, n° 4, pp. 249-281.
(4) Gubin, Eliane et de Smaele, Henk. Femmes et hommes en guerre, 1914-1918. Gender@war. 2015, Bruxelles, p. 63-64.
An English Governess in the Great War: The Secret Brussels Diary of Mary Thorp
par Sophie De Schaepdrijver et Tammy Proctor, (Eds.). Oxford university press, New York,2017, p.229.
par Sophie De Schaepdrijver et Tammy Proctor, (Eds.). Oxford university press, New York,2017, p.229.
(5) Giron, Marguerite, Journal d’une bourgeoise : 1914-1918.Édité par Daniël Vanacker, préface de Kenneth Bertrams. Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2015.
(6) De Schaepdrijver, Sophie. A Civilian War Effort: the Comité national de secours et d’alimentation in Occupied Belgium, 1914-1918. Remembering Herbert Hoover and the Commission for Relief in Belgium, 2007, p. 30-31.
Majerus, Benoît. La prostitution à Bruxelles pendant la Grande Guerre : contrôle et pratique. In – Cime Histoire et Sociétés, Vol. 7, n°1, 2003 pp.5-42
Debruyne, Emmanuel. Les « femmes à Boches » en Belgique et en France occupée (1914-1918) In- Revue du Nord, 2014/1, n° 404-405, pp. 157-185
Aurore François et Veerle Massin, 'Ces virus ambulants’. Discours et pratiques à l’égard des filles de justice atteintes de maladie vénérienne (Belgique, 1912-1950).In- Revue belge d’Histoire contemporaine, 2008, p. 3-4.
Thébaud, Françoise. Penser la guerre à partir des femmes et du genre : l'exemple de la Grande Guerre. In - Astérion, Philosophie, histoire des idées, pensée politique. 2004, n°2 mis en ligne le 05 avril 2005, consulté le 22 janvier 2018.




