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jeudi 22 novembre 2018

Bruxelles 1918 : de l’armistice à la reconstruction.

Le 11 novembre 1918 à 11 heures du matin le clairon sonne l’armistice sur tous les fronts : c’en est fini de quatre années de conflit. Mais, à un siècle de distance, est-ce vraiment la date qui symbolise le mieux la fin de la guerre ou la libération de Bruxelles ?

Les ravages liés à la guerre continuent à peser sur la population. Il faut rétablir les approvisionnements après des années de privations et reconstruire afin de permettre un retour à la normale.

Paysage de la ligne de front après guerre - Fonds iconographique Jean Massart - Archives de l'ULB.

La sévère occupation allemande de Bruxelles et le régime administratif mis en place depuis le 20 août 1914 prend fin dans la confusion. Entre le 9 et le 15 novembre, c’est l’agitation dans une partie de l’armée occupante qui traverse un moment d’agitation révolutionnaire : des soldats  épuisés et démoralisés se révoltent et refusent de suivre les ordres de la hiérarchie militaire. Le climat est à la révolution à Berlin, mais aussi à Bruxelles. De plus, depuis le mois d’octobre 1918, un certain nombre de fonctionnaires allemands et leurs familles ont plié bagage-, quittant la capitale belge. Ils sont bientôt suivis par les troupes qui reviennent du front et traversent Bruxelles avant de rejoindre le territoire allemand. Cette retraite militaire se fait de manière désorganisée : les unités se sont débandées et les désertions se multiplient. Ce sont entre 50 et 60 000 soldats peu ou pas encadrés qui traversent entre le 10 et le 12 novembre le nœud de communication que constitue Bruxelles. Le climat est tendu, les rumeurs vont bon train, on déplore des incidents graves ainsi que des morts entre factions opposées parmi les occupants.

Le mouvement est parti d’Allemagne où des marins se sont mutinés dès le 29 et le 30 octobre, refusant un affrontement - perçu comme désormais inutile - avec la marine anglaise. Dans les jours qui suivent, les premiers « conseils de soldats » voient le jour, sur le modèle de la Russie soviétique. A plusieurs endroits, on proclame la naissance de la République et l’abolition de la monarchie. Le but est de mettre un terme à la guerre.

Paysage de la ligne de front après guerre  - Fonds iconographique Jean Massart - Archives de l'ULB.

La population de Bruxelles patiente, incrédule. Les premiers prisonniers politiques sont libérés et quittent la prison de Saint-Gilles. Les citoyens restent cependant circonspects : il leur est difficile d’accepter cette « libération » venant des mains d’un ennemi en déroute et qui ne résulte pas d’une victoire  décisive sur le front, où les troupes des deux camps sont épuisées, enlisées depuis plusieurs années dans les tranchées. (1) 

Des scènes de désordre se produisent dans Bruxelles jusqu’au 15 novembre. On déplore plusieurs morts dans la population belge. Le 15 et le 16 novembre, les premiers soldats anglais, belges et alliés arrivent enfin dans la capitale. Le 17 novembre, les autorités communales hissent enfin le drapeau belge sur l’hôtel de ville de Bruxelles. Le 18 novembre, le bourgmestre Adolphe Max, figure bruxelloise de la résistance, longuement emprisonné par l’occupant,  reprend sa fonction mayorale.

Buste d'Adolphe Max à l'Hôtel de Ville de Bruxelles -  Photographie Adrien Antoniol-ULB-DBIS.

Le Roi Albert 1er effectue le 22 novembre une entrée solennelle dans la capitale pavoisée aux couleurs nationales : la guerre est désormais terminée.

Le Roi vainqueur le 22 novembre 1918 - Collection privée Philippe Noël - ULB- DBIS
C’est l’enthousiasme et la liesse populaire tout au long du cortège, tant dans les rues de Bruxelles qu’au parlement, où le « Roi chevalier », en grand uniforme, prononce en français devant la nation un discours retentissant, qui, après l’hommage aux morts, militaires et civils, prend une tournure programmatique. A la tête d’un nouveau gouvernement d’union nationale, le Roi annonce que le suffrage universel pur et simple est enfin accordé aux hommes de 21 ans et plus, ainsi que, par dévolution,  aux veuves de guerre. Dans le monde du travail ce sera désormais la loi des huit heures qui prévaudra, ainsi que la liberté syndicale et la reconnaissance du droit de grève. De plus, attentif aux revendications flamandes, le Roi s’engage à donner une place officielle à la langue néerlandaise dans l’enseignement supérieur et dans l’administration. Le grand dessein du Souverain et de son entourage est de rétablir un certain équilibre au sein de la société, afin d’éviter toute agitation politique.

Le retour du Roi Albert à Bruxellles le 22 novembre 1918- Collection Archives Cinematek

Festivités de la libération de Bruxelles le 22 novembre 1918 - US National Archives- Department of Defense.

S’il faut retenir une autre date qui clôture la Première Guerre mondiale, ce serait plutôt celle qui, après l’armistice, marque la fin des négociations de paix : le Traité de Versailles est signé le 28 juin 1919. L’Allemagne est mise au ban des nations par les Alliés et soumise à de lourdes sanctions financières pour la réparation des dommages de guerre. Afin de préserver la paix, la Société des Nations est mise en place. Hélas, les conditions du Traité de Versailles contiennent en germe les éléments qui conduiront à la Seconde Guerre mondiale.

Il convient de souligner le rôle des juristes belges au cours de cette conférence de paix. Emmenés par le ministre Paul Hymans, ils vont jouer un rôle important. Crédités de la confiance du monde politique et « sortis de leur tour d’ivoire académique » (2), ils vont mettre leur expertise dans le domaine du droit des relations internationales au service de la diplomatie belge. Quelques grandes figures du droit, déjà reconnues avant la guerre dans le monde académique, vont s’illustrer sur la scène politique internationale. La Belgique, auréolée pendant un temps par son statut de « martyr d’août 1914 », espérait un traitement de faveur. Il n’en sera rien. Les revendications territoriales des négociateurs belges sur l’estuaire de l’Escaut (au détriment des Pays-Bas) et sur le Grand-Duché de Luxembourg ne sont pas rencontrées. Seul  le territoire des cantons d’Eupen-Malmédy est concédé, ainsi que l’administration sur les territoires du Ruanda-Urundi. Les Alliés sont soucieux de ne pas accorder à la Belgique un traitement privilégié. Ainsi le siège de la Société des Nations sera-t-il établi à Genève au lieu de Bruxelles.

La Belgique ne retrouve pas non plus, après 1918, le rôle éminent de grande puissance industrielle qu’elle avait pu avoir au tournant du siècle. La réalité économique internationale et les rapports de force ont changé en profondeur et durablement. 

Durant les années 1917 et 1918, les Allemands ont poursuivi une politique de réquisition et de démantèlement de l’industrie belge. Usine et infrastructures sont démontées et exportées,  de nombreuses voies de chemin de fer et pas moins de 350 ponts sont détruits. Le bétail et la main d’œuvre civile sont réquisitionnés pour contribuer à l’effort de guerre allemand. Le but délibéré de toutes ces mesures est d’affaiblir les capacités de production de l’industrie afin que la Belgique se relève difficilement de la guerre. (3) 
Particulièrement meurtrie par les années de guerre, la Belgique et sa population ont besoin d’aide. La « Commission for Relief of Belgium  » continue sa mission d’approvisionnement en vivres jusqu’en 1919.  La coordination des efforts entamée en 1915 se poursuit : les cargos circulent désormais librement et peuvent importer principalement des États-Unis, mais aussi du Canada et d’Argentine, les produits agricoles indispensables. (4) 

La reconstruction

Dans un climat d’unité nationale et de ferveur patriotique autour de la personne du Roi, les Belges vont se mettre en devoir de reconstruire le pays et de relancer les activités normales en temps de paix. C’est dans ces conditions que les universités vont reprendre leurs activités, en permettant à plusieurs cohortes d’étudiants de terminer un cursus interrompu par le conflit.

La fin de la guerre marque un tournant pour l’Université Libre de Bruxelles. Dès 1911, le législateur avait accordé la personnalité juridique aux universités de Louvain et de Bruxelles, ce qui leur permettait de mener à bien en leur nom propre toute une série d’actes officiels, tels que des emprunts et des projets immobiliers. Les locaux de la Rue des Sols n’étaient plus adaptés au développement de l’institution qui avait déjà plusieurs laboratoires installés au Parc Léopold, comme nous l’avons retracé dans un précédent billet. 

C’est la ville de Bruxelles qui va intervenir une fois de plus. Le Conseil communal en date du  12 août 1921 décide de faire don de la dizaine d’hectares de terrains où s’est tenue en 1910 l’Exposition Universelle. (5) 

Plaque commémorative sur le bâtiment U  campus du Solbosch
Photographie Adrien Antoniol-ULB-DBIS.

Le plateau du Solbosch, aux limites de l’agglomération urbaine d’alors, est disponible pour accueillir de nouvelles constructions qui répondent aux conceptions modernes de l’enseignement et de la recherche, grâce à de nombreux laboratoires bien équipés. Ce tournant marque, dans le choix de répartition des surfaces construites, le développement du partenariat entre l’université et le monde industriel (6) . C’est dans cet espace du Solbosch que va pouvoir se déployer le nouveau campus de l’Université libre de Bruxelles, pensé pour une population croissante de 3 000 étudiants. 

Le plateau du Solbosch au début des travaux - Fonds iconographique Archives de l'ULB
Le premier bâtiment qui sort de terre est celui de la faculté des Sciences, l’actuel bâtiment U, conçu sur un modèle industriel fonctionnaliste. Il est construit entre 1922 et 1924.

Le chantier du bâtiment U- Fonds iconographique Archives de l'ULB
Dès le départ, il ne fait pas l’unanimité auprès des contemporains, qui déplorent son architecture austère et ses couloirs labyrinthiques.

Le bâtiment achévé - Fonds iconographique Archives de l'ULB.
Un autre projet est dans les cartons, celui d’un bâtiment destiné à accueillir la bibliothèque, la faculté de Philosophie et Lettres, celle de Droit ainsi que l’administration.
Pour réaliser cet important projet de construction et de redéploiement, l’Université sera aidée par le financement de la  Commission for Relief in Belgium, en abrégé C.R.B.
Cette agence américaine dirigée par Hoover est la seule habilitée à s’occuper de l’aide en faveur de notre pays. Elle sera active jusqu’en mai 1919 dans sa forme originale. Le solde des fonds excédentaires disponible à cette date tant au C.R.B. qu’au Comité National de Secours et d'Alimentation (C.N.S.E.A.)  sera consacré à la reconstruction des infrastructures universitaires, à l’enseignement supérieur et à la recherche. Hoover, en raison de son action, sera fait citoyen d’honneur de la ville de Bruxelles par son bourgmestre, Adolphe Max. De même il se verra attribuer le titre de Docteur Honoris Causa par l’ULB  dès la fin 1918, puis par l’Université de Gand, de Liège et enfin de Louvain. (7)

Grâce au financement du C.R.B. s’élevant à près de vingt cinq millions de francs de l’époque pour la construction nouvelle,  un concours  d’architecture est organisé pour ce bâtiment de prestige. En effet, suite à l’incendie de la bibliothèque de Louvain en 1914, les Américains, sensibilisés par ce drame vont, dans un élan de générosité peu banal, financer les universités de Belgique.

Si l’Université Catholique de Louvain a fait reconstruire sur la place Ladeuze une nouvelle bibliothèque (8) pour remplacer l'ancienne, originellemnent située dans les anciennes halles entre la rue de Namur et la place du Vieux Marché, incendiée par les Allemands au début du conflit; de son côté, l’Université de Bruxelles a choisi de disposer, sur un nouveau campus moderne, d’une bibliothèque aux collections en libre accès. Munie d’une grande salle de lecture de 150 places éclairée par de hautes baies vitrées, c’est l’outil indispensable voulu par ses promoteurs pour la formation des étudiants et le travail des enseignants. (9)  

Le chantier de construction du bâtiment A - Fonds iconographique Archives de l'ULB

En 1924, un cahier des charges est rédigé. Le nouveau bâtiment devra constituer la carte de visite de l’Université, car situé à front de parcelle sur l’Avenue des Nations, l’actuelle Avenue Roosevelt, il a pour mission de cacher le bâtiment des Sciences. Le C.R.B. finance intégralement ce projet en accord étroit avec les autorités de l’ULB pour la définition des besoins à rencontrer.  Le programme des nouvelles infrastructures fait l'objet d'un concours qui met pour condition  le respect d’un « style historique à caractère belge ». (10)

Vue du bâtiment  A terminé -  Fonds iconographique Archives de l'ULB
C’est l’architecte Alexis Dumont qui est le lauréat du concours, avec une vision personnelle revisitant l’héritage de la Renaissance qui a séduit le jury. Le bâtiment A sort de terre en 1928-29. Il allie une vision extérieure à l’ancienne et un aménagement intérieur moderne, bien pensé par rapport aux fonctions auxquelles l’ensemble est destiné.

Les aménagements de la bibliothèque sont décrits en détails par la bibliothécaire en charge à l'époque, Hilda Kessels,  dans la publication que nous rendons disponible en note. (11)

La bibliothèque constitue véritablement "le coeur du bâtiment" autour duquel sont disposés les séminaires et les bureaux des enseignants des facultés de Droit et de Philosophie et Lettres.

Vue aérienne du campus du Solbosch au début des années 1930 - Fonds iconographique Archives de l'ULB
Désormais installée dans ses nouveaux locaux sur un campus « à l’américaine » situé loin du centre-ville, l’ULB va connaître un développement constant de ses effectifs et de ses installations durant tout le XXe siècle. Rien de tout cela n’aurait été possible sans le soutien indéfectible de la Ville de Bruxelles et les mouvements de solidarité internationaux liés à l’issue de la Première Guerre mondiale.


Sur le thème de ce billet, nous attirons votre attention sur deux expositions que vous pouvez visiter en ce moment à Bruxelles :

« Au delà de la Grande Guerre 1918-1928 »
War Heritage Institute, Bruxelles, Parc du Cinquantenaire.
Exposition ouverte jusqu’au dimanche 22 septembre 2019.

« Bruxelles, novembre 1918. De la guerre à la paix? »
Musée Bellevue, Bruxelles, Place Royale.
Exposition gratuite ouverte jusqu’au 6 janvier 2019.

Pour en savoir plus :

(1) Benoît Majerus, Bruxelles, 1918: révolution et sortie de guerre. In - Philippe Chassagne et Jean-Marc Largeaud, Villes en guerre, Paris, Armand Colin, 2004, pp. 196-207 et plus particulièrement ici p.203.

Voir également sur le même thème :

Laurence Van Ypersele et Axel Tixhon, Célébrations de Novembre 1918 au royaume de Belgique. In - Vingtième Siècle. revue d'histoire, n°67 (Juil.-Sept.2000), pp.61-78. 

José Gotovitch, Révolution à Bruxelles, Le « Zentral Soldatent Rat ». In – Roland Baumann et Hubert Roland, Carl Einsetin Kolloquium 1998. Francfort, Peter Lang 2001, pp. 237-257.

José Gotovitch, Les occupations allemandes en Belgique. In - Relations Internationales, n°79, 1994, pp. 303-317.

Claudie Weill, Les conseils en Allemagne 1918-1919. In - Le Mouvement Social, 1990, pp. 77-93.

(2) Luc Scheppens, Albert Ier et le gouvernement Brocqueville, 1914-1918. Aux origines de la question communautaire. Paris-Gembloux, Duculot, 1983, p. 226.

(3) Vincent Genin, Intégrer le droit international aux relations interétatiques : les juristes belges à Versailles en 1919. In – Relations Internationales, 2018/2, n°174, pp.39-52 et plus particulièrement ici p. 51.

Voir aussi, du même auteur, sur le rôle des juristes après guerre autour de Paul Hymans qui sera le premier Président de l'Assemblée Générale de la SDN: Vincent Genin, Le cas des experts belges à la Cour permanente de justice internationale, 1921-1930. Intégrer l’histoire du droit international au champ de l’histoire des relations internationales, In -  Les Cahiers Sirice, vol. 18, no. 1, 2017, pp. 61-76.

(4) Georges H. Nash, Herbet Hoover’s Contribution to the Reconstruction of Belgium After World War I. In- Pierre-Alain Tallier et Patrick Nefors, Quand les canons se taisent : actes du colloque international organisé par les Archives de l'Etat et le Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire (Bruxelles, 3-6 novembre 2008). Bruxelles, AGR (études sur la Première Guerre mondiale, n°18),  2010, pp. 365-366.

(4) Sébastine Farré, La Commission for Relief of Belgium: neutralité, action humanitaire et mobilisations civiles durant la Première Guerre mondiale. In - Relations internationales, 2014, no 3, pp. 69-82. et plus particulièrement ici p.77.

Voir aussi :



(5) Serge Jaumain, Virginie Jourdain, Michaël Amara et al. Sur les traces de la Première Guerre mondiale à Bruxelles…  In -Brussels studies, Notes de synthèse, 2016, Article 102, 04 juillet 2016.

(6) Kenneth Bertrams, Un partenariat à double facette? Milieux académiques et industriels dans le secteur électrique belge (1880-1940). In - Annales historiques de l’électricité. Victoires éditions, 2007, pp. 33-46. pour une analyse fine des interactions entre université et industrie dans l'évolution des conceptions pédagogiques.

Et du même auteur voir aussi :

Kenneth Bertrams, 2. De l'action humanitaire à la recherche scientifique : Belgique, 1914-1930 , In - Ludovic Tournès éd., L'argent de l'influence. Les fondations américaines et leurs réseaux européens. Autrement, 2010, pp. 45-63. 

NB. Le F.N.R.S. a été créé en 1928 suite au Discours de Seraing prononcé par le Roi Albert Ier le 1er octobre 1927.

(7) Georges H. Nash, Op. Cit., p.399.

(8) Jan Van Impe, De Universiteits-Bibliotheek van Leuven. Het verhaal van een Feniks. Leuven, Universitaire Pers, 2003, p. 22 et suivantes.

(9) Pour une analyse détaillée des relations complexes et parfois difficiles entre Herbert Hoover et Emile Franqui, voir : 
Liane Ranieri, Emile Francqui, ou l'intelligence créatrice : 1863-1935. Gembloux, Duculot, 1985. 

(10) Le même architecte sera responsable des pavillons J avenue Roosevelt en 1928 et de la cité Héger en 1931. Pour une étude globale du patrtimoine construit sur le campus du Solbosch, voir la note : Université libre de Bruxelles. Le campus du Solbosch. Inventaire du Patrimoine architectural, Bruxelles-Extensions Sud, en ligne.

Pour une étude complète sur l'histoire des Bibliothèques de l'ULB, voir :

Jean Pierre Devroey et Christian Brouwer, Bibliothèques : les Bibliothèques de l'Université Libre de Bruxelles depuis sa création et la Nouvelle Bibliothèque des Sciences Humaines. Bruxelles, Bibliothèques de l'Université libre de Bruxelles, 1995,  et plus particulièrement pp. 38-40.

(11) Hilda Kessels, La Bibliothèque de l'Université Libre de Bruxelles. In - Revue de Bibliothèques, Paris, 1928, pp.302-315.

Voir également :

Henry Dupuis, Krzysztof Pomian et Isabelle Van Den Broeke (éds.), 14-18 c’est notre histoire. Bruxelles, Tempora – Musée de l’Europe, 2014, pp.103-150.

Chantal Kesteloot et Bruno Benvindo, Bruxelles ville occupée 1914-1918. Bruxelles, GEGES -Renaissance du Livre, 2016.

Laurence Van Ypersele, Emmanuel Debruyne et Chantal Kesteloot, Bruxelles, la mémoire et la guerre (1914-2014). Bruxelles, la Renaissance du Livre, 2014.

Stéphane Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson, Sortir de la Grande Guerre-Le monde et l'après 1918. Paris, Tallandier, 2015.

Catherine Gauthier et Gonzague Pluvinage, Deuil, souvenir et folklore. Quand Manneken-Pis commémore les soldats de la Grande Guerre. In -Cahiers Bruxellois–Brusselse Cahiers, 2014, vol. 46, no 1F, pp. 63-71.

Gonzague Pluvinage, Exposition 14-18 Bruxelles à l’heure allemande: la vie quotidienne sur le «front» de l’arrière à Bruxelles et en Allemagne, une histoire comparée de la Première Guerre mondiale. In-Cahiers Bruxellois–Brusselse Cahiers, 2015, vol. 47, no 1, pp. 453-457.

Jan Naert, L’épuration des bourgmestres belges après la Première Guerre mondiale (1918-1921). In : En territoire ennemi Expériences d'occupation, transferts, héritages (1914-1949).  Ed. James Connolly et al.,  Villeneuve d’As, Presses Universitaires du Septentrion, 2018, pp. 58–79. 

Laurence Van Ypersele, Au nom de la Patrie! A mort les traîtres. La répression des inciviques belges de 1914 à 1918. In -Histoire@ Politique, 2007, no 3, pp. 1-16.

Peter Scholiers, The policy of survival : food, the State and social relations in Belgium, 1914-1921.
In - The Origins and Development of Food Policies in Europe published by John Burnett and Derek J. Oddy. London, New York (NY),   Leicester University Press, 1994, pp.39-54.

Sophie De Schaepdrijver, A Civilian War Effort: the Comité National de Secours et d’Alimentation in Occupied Belgium, 1914-1918. In - Remembering Herbert Hoover and the Commission for Relief in Belgium. Proceedings of the Seminar on the Humanitarian Work and Legacy of Herbert Hoover held at the University Foundation on October 4, 2006. Bruxelles, 2007. pp. 24-37.

Serge Jaumain et Wanda Balcers, Bruxelles 1910: De l’exposition universelle à l’Université. Bruxelles, Racines,  2010.

« En avril 1910, le Solbosch, futur campus de l'Université libre de Bruxelles, accueillait une prestigieuse exposition universelle, aujourd'hui largement oubliée par la mémoire collective. Pourtant, près de 13 millions de visiteurs belges et étrangers sillonneront les allées de cette impressionnante manifestation dédiée aux nations, à leur culture et à leurs entreprises.

Au-delà du succès populaire, l'exposition de 1910 joua un rôle essentiel dans l'urbanisation de nouveaux quartiers de l'est de la ville. Si les bâtiments furent entièrement démontés dès la fin de l'événement, un peu plus tard, au début des années 1920, l'avenue des Nations (rebaptisée avenue Franklin Roosevelt après la Seconde Guerre mondiale) fut prolongée jusqu'à l'hippodrome de Boitsfort, facilitant l'implantation de prestigieuses demeures. Les terrains libres du Solbosch attirèrent aussi l'attention des autorités de l'ULB, lorsque celle-ci fut forcée de quitter le centre-ville. »

Voir enfin le numéro de novembre 2018 de la Revue Nouvelle qui consacre un dossier à la Première Guerre mondiale : Geneviève Warland, La Grande Guerre. Paysages, mémoires et représentations. In – La Revue Nouvelle, 2018, n°7, pp.30-32.







jeudi 3 mai 2018

Albert Devèze : Un homme d'état libéral.


Les noms de nombreuses rues du quartier du Solbosch, à Ixelles, font référence à la Première Guerre mondiale. On pense notamment au boulevard Général Jacques, à l’avenue Général Médecin Derache ou encore à la rue des Grenadiers. Ces choix ne doivent pas surprendre étant donné la proximité de la Plaine des Manœuvres ainsi que de l’ancien hôpital militaire qui était situé avenue de la Couronne, non loin du site des casernes. Cependant, d’autres références jalonnent le quartier, nous pensons notamment à Albert Devèze dont une statue orne le petit square qui porte son nom, au croisement de l’avenue Buyl et de l’avenue Huismans. Le square vient d’être rénové, ce qui nous offre l’occasion de nous pencher sur la personnalité d’Albert Devèze.

Square Albert Devèze à Ixelles -  Photographie Adrien ANTONIOL - ULB.

Albert Devèze est né à Ypres le 6 juin 1881. Il est issu d’une famille d’origine française installée en Belgique depuis 1830. Petit-fils et fils de militaires de carrière, il effectue ses humanités classiques à l’Institut Saint-Louis de Bruxelles. Destiné un temps par sa famille à rejoindre à l’École des Cadets, c’est finalement à l’ULB qu’il poursuit ses études. Il s’investit, en marge du cursus officiel, dans les activités de l’association générale des étudiants de l’ULB. Il en devient le vice-président, puis le président en 1901. Par ailleurs, il publie des poèmes dans une revue littéraire et fait jouer deux pièces de théâtre qu’il a écrites à l’âge de 18 ans. Il termine ses études et est proclamé docteur en droit à l’été 1902.

Inscrit au barreau de la cour d‘appel de Bruxelles, Albert Devèze y poursuit une brillante carrière : il est membre du Conseil de l’ordre de 1918 à 1920 puis bâtonnier de l’ordre des Avocats de 1937 à 1939.

Albert Devèze fait très rapidement preuve d’un intérêt pour la politique. Tout d’abord comme président des Étudiants libéraux, puis comme président de la fédération nationale des Jeunes Gardes libérales. Membre d’un parti qui s’oppose à l’hégémonie du parti  catholique, il est élu au conseil communal de Schaerbeek en 1907, poste qu’il occupera jusqu’en 1921. Il est élu député de l’arrondissement de Bruxelles dès les élections de 1912. Il sera continuellement réélu à ce poste jusqu’en 1939.

Portrait d'Albert Devèze jeune - Collection Archives de l'ULB
Rappelons qu’à l’origine, le Parti libéral s’attache à promouvoir l’indépendance du pouvoir civil vis-à-vis du clergé catholique, et ce tout particulièrement dans le domaine de l’enseignement. Le Parti libéral se montre également sensible au sort réservé à la classe ouvrière dans une Belgique où triomphe la révolution industrielle. Ce Parti promeut la liberté individuelle et est alors considéré comme le premier Parti progressiste, faisant face à un Parti catholique conservateur et soucieux de maintenir l’ordre établi. C’est par ailleurs à la marge du Parti libéral que va apparaître par la suite une mouvance plus radicale, les libéraux progressistes, dont certains s’ouvriront plus tard aux positions du futur Parti ouvrier belge.

Albert Devèze entre en franc-maçonnerie en janvier 1903. Il est initié à la célèbre loge « Les Amis philanthropes n° 2 ». Au fil des ans, il exercera diverses fonctions tant au sein de la loge que de l’ordre, dont la présidence de son atelier en 1920-21 (1). Cet engagement actif et à long terme au sein d’un atelier qui, rappelons-le, a été le berceau tant de l’ULB, avec Théodore Verhaegen, que du Parti libéral, lui permet de nouer des liens amicaux qui l’accompagneront tout au long de sa carrière politique (2).

Orateur brillant et bon stratège, qualités précieuses tant dans sa carrière d’avocat que dans le monde politique, Albert Devèze participe également financièrement au lancement d’un journal, La Dernière Heure. Il y publie régulièrement des éditoriaux dans lesquels il développe les thèmes de prédilection du Parti libéral : l’enseignement laïque, le suffrage universel, la reconnaissance de la liberté d’association et d’opinion.

Buste d'Albert Devèze sur le Square qui porte son nom à Ixelles - Photographie Adrien ANTONIOL - ULB
Lorsque la guerre éclate, Devèze quitte le Parlement pour s’engager au 5e régiment de ligne comme simple soldat. Rapidement, il prend du galon : il devient caporal puis sergent en 1914, il est nommé officier en 1915. C’est dans l’artillerie, corps où il est versé en novembre 1914, qu’il passe quatre années au front.
Durant sa mobilisation, Albert Devèze développe une réflexion personnelle qu’il partage, par le biais d’exposés, avec d’autres députés présents à Sainte-Adresse, devenue le siège du Gouvernement belge en exil. À l’occasion d’une pause forcée en 1917, suite à la réorganisation de son unité, Albert Devèze séjourne quelques semaines en Normandie. Au calme, il rassemble différents propos issus de ses conférences dans un livre qu’il dédie à la mémoire de Max Waxweiller, directeur de l’Institut de Sociologie disparu en 1916. Dans cet ouvrage, Albert Devèze expose les réformes qu’il estime nécessaires à un nouvel essor économique pour l’après-guerre, il redéfinit le rôle de l’État et l’organisation de l’enseignement, il souligne l’importance des relations de travail, du droit de grève et de la liberté syndicale.
Cet épisode militaire lui vaut plusieurs citations ainsi que la croix de guerre. À l’issue du conflit, il réintègre la vie civile et fera partie de l’armée de réserve avec le grade de capitaine d’artillerie.
Cet engagement patriotique, décrié par certains, n’est pas étonnant si l’on songe à son milieu familial. Albert Devèze est familier de l’uniforme et la chose militaire n’a jamais eu de secret pour lui.

En 1919, Albert Devèze est chargé par son Parti de rédiger le rapport du Congrès qui se tient juste avant les premières élections au suffrage universel. De ce rapport programmatique se dégage la vision d’un libéralisme plus social. Durant les années qui suivent, Albert Devèze dépose des propositions de loi relatives aux  conventions collectives de travail, les bases de l’assurance maladie invalidité, ainsi que l’enseignement pour les jeunes filles en collaboration avec Suzanne Tassier.

En 1920, Albert Devèze est nommé ministre de la Défense. À l’occasion de ce premier mandat, il tente de mener une ambitieuse politique de réforme : il souhaite allonger le service militaire, renforcer la formation des soldats à la fois durant le service et par une formation pré-régimentaire intégrée aux études dès le niveau primaire, élargir le cadre de la réserve et lui donner un rôle plus développé, limiter les conditions d’exemption; enfin, il souhaite instaurer le bilinguisme dans le service afin d'éviter tout recrutement régional des unités. Les propositions qu’il met sur la table du gouvernement sont modifiées en profondeur par le Parlement avant d’être votées dans une version vidée de ses intentions premières sous l'impulsion des catholiques. Conscient de la manœuvre politique qui vient de se jouer, Albert Devèze se sent désavoué et il démissionne avec fracas à l’été 1923.

Ses engagements politiques n’empêchent pas Albert Devèze d’exercer, tout au long de sa vie, sa profession d’avocat. Il se spécialise d’abord dans le domaine de l’industrie et des affaires, puis dans le droit international, ce qui l’amènera à siéger dans plusieurs instances internationales dont l’Institut international des Sciences administratives, l’International Law Association ou l’Organisation internationale du Travail.

En 1927, Albert Devèze accède à la présidence de son Parti. Il est le premier à être élu par l’assemblée générale du Parti et il occupe ce poste jusqu’en 1933. Il cumule cette fonction avec celle de chef de groupe à la Chambre. Il est alors à l’apogée de sa carrière. Il exerce une influence notable sur la formation et la chute de gouvernements au sein desquels catholiques et libéraux renégocient des formules de coalition. Il est également chroniqueur régulier pour la revue Le Flambeau et pour le quotidien Le Soir ou l’Indépendance Belge. Le 8 avril 1930, il est nommé ministre d’État.

Cependant, l’époque n’est pas simple pour le parti  libéral : les jeunes alliés aux radicaux ne peuvent s’accommoder des concessions jugées nécessaires pour se maintenir au pouvoir avec les catholiques. Afin de calmer les esprits, Albert Devèze convoque un congrès du Parti en juin 1932, et  en ressort renforcé.

Albert Devèze est une nouvelle fois nommé ministre de la Défense, fonction qu’il exerce de 1932 à 1936.  Durant ce mandat, en s'appuyant sur la presse, il impose avec autorité sa vision d’une « défense de la frontière », laquelle se heurte au souverain Léopold III et à son état-major, plutôt favorables à une « défense en profondeur ». Il obtient notamment le vote de crédits importants pour la construction, le long de la frontière, dans la province du Luxembourg, d’une série de petites casemates bétonnées de quatre mètres sur quatre prévues pour quatre hommes servant une mitrailleuse montée sur affût. Ces constructions sont destinées à être complétées par des troupes spécialisées, les tout nouveaux régiments de Chasseurs Ardennais. Les Chasseurs Ardennais sont des troupes d’élite casernées à Bastogne, Arlon et Vielsalm que Devèze a contribué à mettre sur pied, anticipant ce risque que le vocabulaire militaire appellerait plus tard : la « trouée des Ardennes ».
Albert Devèze s’appuie sur son expérience personnelle des combats de la Première Guerre mondiale et son objectif est d’éviter que ne se reproduisent les erreurs de 1914. Hélas, cette politique ne se révélera pas en phase avec les réalités du « blitzkrieg », stratégie largement à l’œuvre durant la Seconde Guerre mondiale.
En outre, face aux tensions internationales, la Belgique en revient à une stricte politique de neutralité. En désaccord sur plusieurs points avec le gouvernement et fragilisé face au souverain, Albert Devèze est poussé vers la sortie une nouvelle fois en juin 1936.

Buste d'Albert Devèze sur le Square qui porte son nom à Ixelles - Photographie Adrien ANTONIOL - ULB
La période de 1936 et 1937 est troublée sur le plan politique. Les partis traditionnels sont soumis à la pression exercée par le Parti rexiste et sa rhétorique populiste. Les prises de position personnelles d’Albert Devèze lui valent des ennemis, y compris au sein de son propre parti. Ainsi, il se prononce en faveur de l’accès au financement public pour le réseau d’enseignement catholique, pour autant que la liberté du père de famille soit garantie quant au libre choix de l’établissement. Dans un autre ordre d’idée, il souhaite rendre au souverain plus de liberté par rapport aux partis dans le choix de ses ministres, ceci dans le souci de couper court aux inévitables marchandages entre factions rivales.
De graves divergences au sein de la Fédération de Bruxelles marquent une rupture entre les ambitions des jeunes et les positions des cadres plus anciens. Adolphe Max, Paul Hymans et Albert Devèze quittent la fédération avec fracas. Il faut attendre les élections suivantes pour connaître un relatif retour au calme.
À l’occasion des élections législatives, Albert Devèze quitte l’arrondissement de Bruxelles et se présente dans la circonscription de Verviers, où les rexistes ont opéré une percée en 1936. À l’issue du scrutin, les libéraux remportent deux sièges dont un est attribué à Albert Devèze. Il retrouve une place au gouvernement, cette fois comme ministre de l’Intérieur. Durant ce bref mandat qu’il exerce d’avril 1939 à janvier 1940, il va s’atteler à la création du Conseil d’État.
Hélas, l’approche du conflit et un remaniement ministériel lui font perdre son poste. S’en suivent la guerre et la capitulation de l’armée belge.
Albert Devèze se trouve alors dans une position difficile. Il est mobilisé en tant qu’officier de réserve avec le grade de major. Il participe à la campagne des 18 jours et se demande comment accueillir la décision de reddition du souverain en mai 1940. La capitulation de l’armée belge est cette fois inéluctable, contrairement à la situation de 1914. Albert Devèze estime donc que le roi, en tant que prisonnier de guerre n’a plus la liberté nécessaire à l’exercice de sa fonction. Il est dans l’impossibilité de régner.
On lui reproche toutefois d’avoir participé à des discussions qui ont, un moment, envisagé un gouvernement autoritaire où Degrelle aurait pu jouer un rôle,  scénario qui ne se produira pas. 

L’après-guerre sera marqué par la crise de la « Question royale ». Encore une fois Albert Devèze est présent aux avant-postes. C’est lui qui va définir la position du Parti libéral, à savoir : le roi, victime de circonstances, n’a pas failli dans sa mission. Mais au  vu de la discorde qui règne dans le royaume et les risques de débordements bien réels, le Parti libéral pense qu’il serait bon que le souverain fasse un pas de côté et abdique en faveur de son fils aîné.

De 1946 à 1958, Albert Devèze est réélu député de l’arrondissement de Bruxelles. À cette occasion, il assure la fonction de chef de groupe au Parlement. Il sera de nouveau brièvement ministre de l’Intérieur de mars à juillet 1946, dans un pays en pleine reconstruction économique. Pour mémoire, c’est l’heure de la régence de Charles (de Belgique), second fils du roi Albert Ier et de la reine Élisabeth.

Enfin, de 1949 à 1950, il prend  une dernière fois la tête du ministère de la Défense, fonction qu’il cumule avec celle de vice-premier ministre. À ce titre, il mène de manière indépendante les négociations pour le camp des ministres libéraux dans la recherche d’une solution honorable à la crise de la Question royale. Son indépendance a le don d’irriter son parti qui souhaite garder la main sur les négociations.

Depuis sa position au sein du gouvernement, Albert Devèze a bien conscience des rapports de force qui déchirent la classe politique tout autant que la population. Opposé par principe à l’idée d’une consultation populaire dont l’issue lui semble préjudiciable à l’unité et à la stabilité du pays, il finit pourtant par s’y résoudre mais sans participer à la campagne référendaire. Si la consultation populaire de 1950 est globalement favorable au retour du Roi, il est clair que ce retour déchirerait le pays. 

Albert Devèze est nommé formateur afin de dégager une solution qui concilierait les positions en présence. Il est conscient que seule une proposition qui rallie les socialistes est susceptible d’aboutir. Il est particulièrement préoccupé par le risque d’une guerre civile. Aux élections suivantes, le Parti catholique obtient la majorité absolue. Albert Devèze est déçu par l’issue de ce scrutin et fatigué par les efforts déployés lors des négociations. Il est critiqué de toutes parts et décide de se retirer des premiers rangs où il a œuvré pendant de nombreuses années.

À l’occasion de ses 40 ans d’activité parlementaire, un hommage lui est rendu en mai 1952. Cependant, au lendemain des élections de 1954, il n’a plus la main et ne participe plus aux négociations pour la formation du gouvernement de coalition entre socialistes et libéraux. Son heure est passée et bien qu’il reste encore actif, il se résigne à abandonner la présidence du groupe libéral au Parlement en 1957. Vieilli et en proie à des problèmes de santé, il annonce dans la foulée son retrait de la vie politique. Il décède le 28 novembre 1959 à son domicile d’Ixelles, à l’âge de 68 ans.

Un dernier hommage est rendu au ministre d’État par tous les organismes auxquels il avait participé durant sa vie : le barreau, le Parti libéral, sa loge, l’armée, le gouvernement et le Parlement. Une cérémonie protestante précède son inhumation au cimetière de Schaerbeek dans la crypte réservée aux anciens combattants.

Buste d'Albert Devèze sur le Square qui porte son nom à Ixelles - Photographie Adrien ANTONIOL-ULB
La statue d’Albert Devèze qui orne le square à son nom est inaugurée en 1961, en face d’un campus du Solbosch alors en plein développement.


Pour en savoir plus : 

Nombre de ces casemates sont encore visibles de nos jours et ont gardé le nom de « Ligne Devèze ».

(1) René Robbrecht et Georges Laurent (Ed),  Le Grand Orient de belgique et la Loge "Les Amis Philanthorpes n°2" face au fascismes (1930-1945). Bruxelles, Logos, 2011, p.414

(2) Lucy J. Peelaert, La représentation maçonnique dans les noms de rues de Bruxelles. Bruxelles, p.139-140.

Albert Devèze, Aujourd’hui. Étude pour l’après-guerre économique. Nancy-Paris-Strasbourg, éd. Bergeer-Levrault, 1919.

Emile Van Den Berghe, Albert Devèze, préfacé par Paul-Emile Janson, ministre d'Etat, Ed. La renaissance du Livre, Bruxelles, 1935.

Jean Stengers, Léopold III et le gouvernement : Les deux politiques belges de 1940 (2e édition augmentée) Bruxelles, Racine, 2002.

Jules Gérard-Libois et José Gotovitch, Léopold III : de l’an 40 à l’effacement. Bruxelles, Vol. 6. Pol-His, 1991.

Jacques Van Offelen, La ronde du pouvoir. Bruxelles, Hatier, 1987.


Jean Vanwelkenhuyzen, 1940 : Quand les chemins se séparent : Aux sources de la question royale.  Gembloux, Editions Duculot, 1988.

Vincent Dujardin, Michel Dumoulin & Mark van den Wijngaert, Léopold III . Bruxelles, André Versailles éditeur, 2013.

Francis Balace, Unité et défense nationales : deux combats libéraux ?  In - Hervé Hasquin, Adriaan Verhulst et al. Le libéralisme en Belgique. Deux cents ans d'histoire. Bruxelles, Centre Paul Hymans, 1989, pp. 241-255.

On peut également trouver un certain nombre de documents dans la catalogue en ligne des Archives de l'ULB. Voir aussi les collections du CEGESOMA via leur catalogue en ligne 



lundi 9 octobre 2017

La fin d’un empire à l’Est

Belgique-Russie 1917


Tandis que la Première Guerre mondiale se prolonge et s’enlise, le peuple russe, lassé par des années de privations et usé par la rudesse du conflit, se retourne contre le régime impérial et son souverain, le Tsar Nicolas II.

Le tsar et son fils héritier du trône. 1914 illustré, n°133 mars 1917, couverture.- Collection Bibliothèques de l'ULB

L’année 1917 (et plus particulièrement le mois d’octobre) reste pour beaucoup l’année de la Révolution russe : le début  d’un régime qui va durer 74 ans et marquer durablement l’évolution des relations internationales. Cette révolution mouvementée se produit en plusieurs étapes. Soumis à la pression populaire et sur le conseil de son état-major, Nicolas II abdique  le 22 mars 1917: les prérogatives impériales du tsar sont suspendues. Dans un premier temps, c’est le régime de Kerenski qui prévaut. La Russie devient une république où plusieurs tendances se font concurrence. Ensuite, avec la « Révolution d’Octobre », c’est le courant des « bolcheviques »  qui s’impose et s’empare du pouvoir. Les bolcheviques constituent au départ le groupe majoritaire du « Parti ouvrier social-démocrate de Russie » qui deviendra le Parti Communiste.  Finalement, le tsar et toute sa famille assignée à résidence, ainsi que quelques proches attachés à leur service, sont exécutés à Ekaterinbourg durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918.

La Cour de Russie. 1914 illustré, n°136, 04/2017, détail de la dernière page. Collection Bibliothèques de l'ULB.

C’est la fin d’un empire à l’Est, la fin  d’un régime autocratique héréditaire de droit divin. Un armistice est  proclamé avec les Empires centraux le 15 décembre 1917. C’est la fin de la Première Guerre pour l’armée russe, mais pas la fin des combats. La révolution se passe désormais sur le front intérieur. Il s’en suit plusieurs années de guerre civile mettant aux prises différentes factions politiques dans un pays en crise soumis à la famine. 

Le sort de la Russie ne laisse pas indifférent en Belgique. Ainsi, Émile Vandervelde (1866-1938), chef de file du Parti Ouvrier Belge et dirigeant de la Seconde Internationale, salue l’événement que constitue le changement de gouvernement.  Il effectue même un voyage en Russie en mai 1917. Bientôt toutefois, après un second voyage entrepris en 1922, il entre en opposition avec le nouveau régime bolchevique. La répression de tout avis divergent, la vérité d’État au lieu du pluralisme des opinions et les arrestations arbitraires auront raison de l’idéalisme des premiers jours. Il dénonce dès le début des années 1920 le «socialisme dictatorial, bureaucratique, hyper étatique, instauré dans un pays où le capitalisme n’existait qu’à l’état embryonnaire» (1).
La Seconde Internationale a vécu. Ses idéaux égalitaires et pacifistes se sont brisés sur la réalité de la guerre moderne.

C’est  à un épisode moins connu, mais hors du commun, que nous avons décidé de consacrer la suite de ce billet. Nous tenons à remercier ici  l’historienne Francine Bolle qui nous a permis de numériser ses archives familiales.  

Le corps expéditionnaire des autos-canons-mitrailleuses belges

La Compagnie des autos-canons-mitrailleuses de l’armée belge, créée en décembre 1914, était une  unité novatrice constituée de presque 400 hommes, tous volontaires, et d’une douzaine de véhicules blindés surmontés d’un petit canon ou d’une mitrailleuse. (Une réplique du véhicule a été reconstituée au Musée royal de l’Armée de Bruxelles par des collectionneurs passionnés ).  

Une partie de la compagnie des ACM – Archives familiales Francine Bolle - ULB
Une partie de la compagnie des ACM – Archives familiales Francine Bolle - ULB.

Dans un premier temps, les véhicules et leurs équipages restent confinés derrière l’Yser, rendus inutiles par un conflit enlisé en guerre de positions. Ensuite, en réponse à une demande de soutien des autorités russes, la Compagnie des autos-canons-mitrailleuses se transforme en corps expéditionnaire et rejoint la Russie par un chemin détourné afin d’éviter les dangers de la mer du Nord. Les soldats belges vont embarquer à Brest dans un navire qui va contourner le Royaume-Uni par l’ouest, ainsi que la Scandinavie par le nord, pour les conduire à Arkhangelsk, port de la mer Blanche,  au cœur du cercle polaire arctique.

Arrivés à destination le 6 décembre 1915, ils séjournent dans le domaine impérial de Saint-Pétersbourg. Le tsar passe les troupes venues de Belgique en revue dans sa résidence de Tsarskoïe Selo, avant que ces dernières ne soient déployées bien plus au sud, sur le front de Galicie (l’actuelle frontière entre la Pologne et l’Ukraine), où elles restent jusqu’en 1917. Elles se battent contre les troupes autrichiennes dans une guerre de mouvement. Suite à l’agitation révolutionnaire, les Belges se voient finalement contraints à quitter le territoire russe, après avoir signé un document par lequel ils s’engagent à ne jamais prendre les armes contre la nouvelle république socialiste soviétique.

La compagnie des ACM sur le chemin du retour -  photo n°195 – Archives familiales Francine BOLLE – ULB 

Par quelle route regagner la Belgique ? Impossible de rebrousser chemin ou de traverser l’Allemagne, cela va de soi. C’est donc via la ligne du Transsibérien, dont les travaux ont été achevés en 1916, qu’ils rejoignent Vladivostok  au terme d’un périple éprouvant, avant d’embarquer pour les États-Unis. Ce périple à la fois aventureux et exotique de plus de 9000 kilomètres leur permet de traverser les contrées reculées de Sibérie et de Mandchourie. Le souvenir de ce voyage est illustré par de nombreuses cartes postales et photographies. Les cartes postales sont timbrées ; le cachet de la poste permet de suivre une partie du déroulement du périple.

Le franchissement de la rivière Outoulik. Carte postale de la région du lac Baïkal, datée du 25/03/1918 – 
Archives familiales Francine Bolle – ULB

Cavalier bouriate à la frontière entre la Sibérie et la Mongolie –  carte postale datée du 25/3/1918 –
Archives familiales Francine Bolle – ULB.


La traversée des États-Unis : San Francisco, compagnie des ACM –
Archives familiales Francine Bolle-photos 300 à 303 – ULB.
Arrivés à San Francisco, ils découvrent le nouveau monde qui les attend et les accueille avec tous les honneurs. Toujours par voie de chemin de fer, ils vont traverser le territoire américain jusqu’à New-York dans une ambiance de liesse à chaque ville étape. Le voyage de plus de 4600 kilomètres est animé : les Belges sont célébrés partout. Ils défilent même sur la 5e avenue à New-York comme de véritables héros, la presse ayant pris soin de relater leurs aventures par des récits enthousiastes tout au long de leur parcours d’ouest en est.
Ensuite, c’est la traversée de l’Atlantique en bateau de New-York à Bordeaux. Ils regagnent la France le  23 juin 2018, soit trois ans après leur départ. La Compagnie des autos-cannons-mitrailleuses est finalement dissoute sur décision des autorités militaires belges, en raison de la réputation d’aventuriers de ses membres, suspectés d’être « contaminés » par l’idéologie bolchevique. 

Parmi les membres de cette unité au destin unique, on compte de nombreux représentants de la noblesse  et de la bourgeoisie, attirés par cette arme nouvelle que constitue la voiture blindée. Mais ils ne sont pas seuls : nous retiendrons notamment  le jeune syndicaliste sérésien Julien Lahaut, qui deviendra député puis président du Parti communiste belge,  avant d’être assassiné dans des circonstances tragiques en 1950, ainsi que les  Liégeois Oscar et Marcel Thiry, connus pour leurs activités littéraires.

Pour conclure, il convient de rappeler que la fille de Marcel Thiry, Lise Thiry, virologue de réputation mondiale, est un professeur émérite de la faculté de médecine de l’ULB.  Elle a préfacé en 2003 la réédition du livre consacré au récit de l’expédition des autos-cannons, augmenté de lettres inédites de Marcel et Oscar Thiry à leur famille. Cet ouvrage et une source précieuse pour découvrir l’épopée de ces soldats belges emportés par les convulsions de l’histoire.

Le colloque international intitulé :
« 1917-2017 : Espoirs, héritages et utopies de la Révolution russe » 
se tiendra du 2 au 4 novembre à la Maison du Peuple de Saint-Gilles.

Renseignements : chsg.ulb.ac.be




Pour en savoir plus : 

(1) Janet Polasky, Emile Vandervelde, le Patron. (préface du Professeur Philippe Moureaux) Bruxelles, Labor, 1995, p.9 et suivantes.

Emile Vandervelde, Trois aspects de la révolution russe. Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1918.

Pascal Delwit et José Gotovitch, La peur du rouge. Bruxelles, PUB, 2004.

Claude Renard, Octobre 1917 et le mouvement ouvrier belge. (préface du prof. Jean Puissant) Bruxelles, Memogrames et éditions du CArCoB, 2017.


Marcel Liebman, Les socialistes belges en 1914-18. Le POB face à la guerre. Bruxelles, Vie Ouvrière, 1986.



Emmanuel Gerard, Widukind De Ridder, Françoise Muller, Qui a tué Julien Lahaut ? Waterloo, la Renaissance du Livre, 2005.


Marcel Thiry, Le Tour du monde en guerre des autos-canons belges (1915-1918), suivi de, Lettres inédites d’Oscar et Marcel Thiry à leur famille pendant la Première Guerre mondiale. Bruxelles, Le Grand Miroir, 2003.

Olivier Defrance, L'odyssée des autos-canons-mitrailleuses. Le tour du monde du Corps expéditionnaire belge de 1915 à 1918. Bruxelles, Fondation Roi Baudoin, 2015.