La problématique de l'aide à la petite enfance.
La Première Guerre mondiale n’a épargné personne, et certainement pas les habitants les plus faibles du royaume : les enfants. Ceux-ci ont souffert du régime sévère de réquisitions mis en place par l’occupant allemand, une souffrance aggravée par la durée du conflit. On ne s’étonnera donc pas de retrouver dans la presse, à de nombreuses reprises, des illustrations qui évoquent leur situation à travers le pays. Nous vous en présentons une sélection dans ce billet.
Dès février 1915, le Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) met en place une section entièrement dédiée aux besoins spécifiques de la petite enfance ; le Dr Paul Héger fait partie des premiers membres de la Commission royale des patronages. (1)
En s’appuyant sur les diverses œuvres qui existaient avant le conflit, l’offre d’aide va se développer au fil du temps : consultations de nourrissons, soupes scolaires, œuvre des « Gouttes de lait », colonies de vacances, œuvre des orphelins de guerre, etc. L’ensemble de ces œuvres de bienfaisance est coordonné par la Commission d’alimentation de l’enfance.
Il faut signaler que depuis les années 1890, à l’initiative de diverses associations philanthropiques, des structures locales voient le jour dans les communes pour lutter contre la mortalité infantile et la pauvreté, afin également de favoriser la santé des mères et d’apporter au plus grand nombre des notions modernes de santé et d’hygiène. La guerre va accentuer ce mouvement et lui donner une nouvelle ampleur en structurant les actions existantes et en élargissant l’offre de services sur tout le territoire.
À Bruxelles, plusieurs milliers de personnes vont trouver une occupation au sein de ce foisonnement d’associations, dont pas moins de 4 000 ouvrières dans le domaine du textile. On comptera également une « Œuvre belge du jouet » dont l’action vise à atténuer la présence massive de jouets importés d’origine allemande. On le voit, tous les domaines de la vie quotidienne sont touchés, même les plus anodins. Dans ce contexte, tout devient symbole et donne l’occasion de manifester une forme de résistance, fût-elle passive.
| 1914 Illustré n°105, septembre 1916 - Collection des Bibliothèques de l'ULB. |
Les initiatives consacrées à l’enfance, aussi minimes soient elles aux yeux de nos contemporains, contribuent à organiser en temps de guerre les maigres ressources disponibles. Elles permettent de rassembler les efforts individuels, de coordonner l’aide aux enfants, de développer un sentiment de solidarité et d’entraide, mais aussi de donner une occupation et un sens aux longues journées de privations, tant aux hommes qu’aux femmes. De plus, ces initiatives permettent de lutter contre la mendicité, le vagabondage et les vols qui constituent autant de stratégies de survies mises en oeuvre par de jeunes enfants parfois réduits à une précarité extrême. (2)
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| 1914 Illustré, n°169, décembre 1917 - Collection des Bibliothèques de l'ULB |
Après la guerre, l’État belge mettra cette expérience à profit pour fonder, dès 1919, « l’Œuvre Nationale de l’Enfance », toujours active de nos jours (Office de la Naissance et de l’Enfance) avec des missions qui sont restées quasi inchangées.
On le voit, on évolue au fil du temps d’une conception de l’enfant « victime » à celle de l’enfant « enjeu d’avenir ». Une législation spécifique sur la protection de l’enfance est mise en œuvre. En effet, on passe de premières nécessités qu’il convient d’assurer en temps de guerre : se nourrir, se chauffer, se soigner … à d’autres objectifs plus larges. On s’attache à assurer un avenir décent aux enfants. Tout cela passe par une meilleure éducation au sens large, tant du point de vue scolaire que de l’hygiène et de la santé. Le législateur va voter de nouvelles mesures qui prennent en compte les besoins impérieux des enfants et dès lors, interdire leur travail et rendre la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans. Sur la question sensible de l’éducation, on réaffirme le droit du chef de famille, le père, de choisir l’établissement et la langue dans laquelle les enfants seront instruits. Par ailleurs les années d’occupation vont aussi ouvrir la porte à d’autres changements : les milieux flamingants, encouragés par les autorités allemandes, s’activent. (4) La mise en œuvre par l’occupant, dès 1914, d’une "Flamenpolitik" affirmera en toute logique qu’à Bruxelles, décrétée capitale de la Flandre en 1917, il convient de développer un enseignement néerlandophone en parallèle aux établissements francophones existants. On le voit : les questions linguistiques mais aussi de liberté de choix et de liberté d’accès à l’enseignement ne datent pas d’hier.
On peut donc conclure de manière générale que la guerre 14-18 aura joué, pour la situation des enfants belges un rôle primordial dans les domaines de la santé, de l’éducation et même de l’appartenance à une communauté linguistique.
Pour en savoir plus :
(1) Claudine Marissal, Protéger le jeune enfant. Enjeux sociaux, politiques et sexués (1890-1940), Bruxelles, PUB, 2014, (thèse de doctorat défendue à l’ULB et publiée ensuite), et particulièrement les pages 109 à 128.
(2) Aurore François, Délinquance juvénile et crise de subsistance : Les familles belges à l’épreuve de la pénurie (Belgique, 1914-1918). In - Revue d’Histoire de l’Enfance « Irrégulière » , n°17, 2015, pp. 137-48.
Pour une analyse détaillée du discours judiciaire et moral sur la délinquance juvénile à Bruxelles en 1914-18.
Jacqueline Depiesse-Hannouille, Harrie Van Bostraeten, Une approche radicale de la protection de la jeunesse, in- Déviance et société. 1978 - Vol. 2 - n° 3. pp. 289-298.
(3) Pluvinage Gonzague, Bruxelles à l’heure allemande, in- Cahiers Bruxellois, 2014/1F (XLVI), pp. 15-39.
Serge Jaumain, et Al., Sur les traces de la Première Guerre mondiale à Bruxelles: Note de synthèse BSI. In - Brussels Studies, 2016.
(4) Jean Houssiau, Christian Vreugde, Les écoliers bruxellois pendant la Première Guerre mondiale in - Cahiers Bruxellois, 2014/1F (XLVI), pp.41-54
Serge Jaumain, Valérie Piette, Gonzague Pluvinage, Bruxelles 14-18. Au jour le jour une ville en guerre, Bruxelles, 2005, p.34 et suivantes
Christian Vreugde, Les problèmes linguistiques dans les écoles primaires de Bruxelles en 14-18, in- Cahiers de la Fonderie, n° 32, 2005 pp.24-27
Manuelle Sautereau, Aux origines de la pédiatrie moderne : le Docteur Léon Dufour et l’œuvre de la “Goutte de lait” (1894-1928) , in- Annales de Normandie, 41e année, n° 3, 1991, pp.217-233.
Quelques illustrations sur la situation de l’enfance à Bruxelles :
http://www.14-18.bruxelles.be/index.php/fr/vie-quotidienne/femmes-et-enfants/galerie-femmes-et-enfants/64-fr/galerie/galerie-femmes-et-enfants/262-petites-abeilles



