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mardi 18 septembre 2018

Louis Franck : Le parcours d'un juriste anversois issu de l'ULB et grand défenseur de la cause flamande.

Louis Marie François Franck naît le 28 novembre 1868, à Anvers, au sein d’une famille de décorateurs-ensembliers renommés, dont l’entreprise comptera jusqu’à cent cinquante employés. Il est l’aîné des trois fils. Il effectue ses études primaires dans la cité de l’Escaut, à l’école communale, puis il entre à l’Athénée. Il est un élève brillant tant dans les matières littéraires que scientifiques. Il remporte le premier prix en langue française et en langue néerlandaise aux concours généraux des athénées en 1884 et 1886. Il a déjà publié, en 1883 et 1884, ses premières études, l’une à Anvers en néerlandais, l’autre à Verviers en français ! Très tôt donc, il fait montre de talents multiples : en plus d’être un orateur né, il est doté d’une belle plume qu’il met au service de sujets polémiques, enfin c’est un ardent défenseur de la langue et de la culture flamande.  

Durant ses études secondaires, il crée le cercle Studie et assure la fonction de directeur de la publication pour De Schoolgalm. Il y publie plusieurs contributions entre 1883 et 1885. 
Louis Franck rejoint ensuite la capitale et poursuit des études de droit à l’Université libre de Bruxelles, il est proclamé docteur en 1890.

Pendant ses années universitaires, Louis Franck s’illustre par une activité débordante. Il fonde, en 1895, le Cercle Universitaire (1) dont il restera un membre actif et influent pendant les dix années qui suivent. Il participe également à la création de la Revue Universitaire et collabore au Journal des Étudiants. Le jeune homme fréquente alors quelques étudiants qui sont appelés comme lui à se distinguer. Font ainsi partie de son entourage : Paul-Émile Janson, Émile Vandervelde, Jules Bordet, Adolphe Max, Auguste Vermeylen ou encore Jean Massart. 

A l'université, son goût pour la littérature et les arts s’affirme, passion qu’il partage avec ses frères Charles et Frans et qui s’accompagne, par ailleurs, d’une bonne connaissance des langues étrangères. Cette passion ne le quittera jamais tout au long de sa carrière. Il se fait connaître par ses publications dans des revues importantes du paysage de l’époque : Onze Kunst, l’Art Moderne, Van Nu en Straks, de Vlaamsche Gids, De Kapel. Il participe à la création de la « Société des nouveaux concerts » en 1903 et à la fondation « Art Contemporain » en 1905.

Louis Franck. Archives de la VUB

Il ne s’agit pas pour Franck d’une simple position d’esthète ou de dilettante, loin de là, et il lui arrive de prendre position sur des sujets politiques. Van Nu en Straks, revue cosmopolite anversoise que Franck contribue à fonder, se positionne en faveur de la défense des immigrés dans la cité portuaire où l’on compte de nombreux Juifs, et ce à une époque où d’autres, à l’exemple d’Edmond Picard ou de Max Elskamp, n’hésitent pas à émettre des propos dénoncés comme antisémites. Louis Franck prend par ailleurs position avec le barreau anversois en signant une motion en faveur de Dreyfus, en 1890, à l’issue de débats entre pro et anti-Dreyfus. (2) 
Le milieu que fréquente Louis Franck est cultivé, progressiste, pluraliste et ouvert. Van Nu en Straks récuse les « niaiseries pangermanistes et racistes » et s’insurge contre les visées annexionnistes allemandes. Le socialiste bruxellois Auguste Vermeylen défend dans la même revue des positions visionnaires. Dans un article daté de 1896 et intitulé : Critique du mouvement flamand, il affirme que si l’on n’y prend garde, une partie de ce mouvement flamand pourrait, par conviction de la nécessité de « défendre le peuple et la race flamande », tomber dans les dérives de la haine raciale. (3)

Une fois son diplôme en poche, Louis Franck entame sa carrière au barreau d’Anvers. Il se fait très rapidement remarquer en prenant la défense de leaders socialistes qui avaient manifesté en faveur du suffrage universel. Par la suite, il se spécialise dans le droit maritime et commercial et il devient, à moins de trente ans, un expert internationalement reconnu de ce domaine. 
Confronté aux disparités des dispositions légales – sources de conflits d’interprétations entre les différents pays – il estime que l’établissement d’une politique de coopération internationale est seul à même de résoudre ces difficultés. En 1892, il participe à la création d’un Comité maritime International chargé de débrouiller la complexité d’un domaine alors fort confus. C’est grâce à l’action efficace de Louis Franck que ce comité fixe son siège dans la ville portuaire d’Anvers. Il présente également ses idées lors d’un congrès international qui se tient à Bruxelles en 1895. Il s’y montre très actif et participe ensuite à de nombreux autres congrès, alliant la pratique devant les tribunaux à la réflexion doctrinale.

Avec l’appui du ministre catholique Auguste Beernaert, Louis Franck crée l’Association Belge de Droit Maritime dont il sera un acteur important et deviendra le président après la Première Guerre mondiale. Cette association servira de modèle pour plusieurs autres associations similaires créées dans les pays voisins. 
En 1905, bénéficiant toujours du même appui politique, il organise une conférence diplomatique consacrée aux règlements internationaux relatifs aux lois de navigation en mer, laquelle aboutit, lors d’une seconde session, à édicter des règlements internationaux. En 1911, il est le représentant officiel de la Belgique à la conférence internationale de Londres sur la sécurité de la navigation.
Cette activité visible sur le plan international, associée à ses compétences juridiques, lui vaut d’être nommé à d’autres postes importants dans les années 1920 : secrétaire de l’Union Internationale de Droit pénal, vice-président de l’International Law association, membre de conférences interparlementaires et fondateur de la Conférence parlementaire internationale du commerce.

Louis Franck va transmettre sa passion pour le droit maritime par le biais de l’enseignement. Il commence à donner des conférences dans le cadre de l’Extension de l’Université libre de Bruxelles ainsi qu’à l’Institut des Hautes Études de Bruxelles. Après la Première Guerre mondiale et grâce aux subsides d’une fondation privée, il crée en 1922 un Institut de droit maritime au sein de la faculté de droit de l’ULB. Il y dispense le cours d’Introduction générale au droit maritime avec le titre de professeur ordinaire.

En plus de son action au niveau international, Louis Franck se distingue sur le plan national par une défense des intérêts des ouvriers, des agriculteurs et des classes moyennes, ainsi qu’un long combat pour les droits linguistiques des Flamands.
C’est par cette lutte de longue haleine qu’il va se faire connaître, avant même d’entreprendre une carrière politique. Dès 1896, au dixième anniversaire de la Conférence flamande du barreau, il prononce un discours marquant : au-delà du plaidoyer sur l’emploi du néerlandais dans le domaine judiciaire et des revendications classiques déjà entendues, il se positionne clairement. Pour lui, la langue néerlandaise est capable d’apporter sa contribution dans le domaine des arts et des sciences, il faut juste lui en donner la possibilité. Pour cela, il faut que les membres de la classe dirigeante en Flandre en soient convaincus et se détachent de l’usage exclusif du français. Il leur revient donc de donner l’exemple.

Dans le domaine politique, Louis Franck est un libéral et démocrate convaincu, partisan du suffrage universel, de la réglementation du travail par l’État (journée de 8 heures, salaire minimum), de l’assurance sociale ainsi que de la liberté syndicale. Sa pensée politique d’avant-guerre s’exprime dans cette formule, paraphrasant Lincoln : « L’âme du libéralisme c’est d’amener le gouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple ». (4)
Louis Franck sera approché par les libéraux anversois à plusieurs reprises et, en 1906, il accepte de se présenter aux élections : élu député, il siège au parlement. Une des premières actions à mettre à son crédit est la mise en place du Conseil national du parti libéral, jusqu’alors émietté au niveau des arrondissements en de nombreuses associations. C’est précisément au sein de son arrondissement, qu’il défend et dont il s’occupe sans relâche, qu’il poursuit son engagement politique en se présentant aux élections communales de 1911. Il est alors élu conseiller communal.

Dans son action politique progressiste, il n’aura de cesse d’œuvrer pour plus de justice et d’équité, que ce soit en se prononçant en faveur du suffrage universel avec le socialiste Émile Vandervelde ou en défendant une plus juste place pour la langue néerlandaise dans l’espace public. En 1910, la loi « Franck-Segers » est votée et règle la question de l’emploi du néerlandais dans l’enseignement moyen. La même année, Louis Franck est le promoteur, avec Camille Huysmans et Frans van Cauwelaert, d’une proposition de flamandisation des enseignements de l’université de Gand. Cette proposition, dite « des trois coqs chantants » (de drie kraaiende hanen), qui transcende les clivages politiques puisqu’elle réunit un socialiste, un libéral et un catholique, est encore prématurée pour l’époque. Il faudra attendre l’entre-deux-guerres pour qu’elle devienne réalité. (5)

Dans le domaine du droit, Louis Franck préside l’association des juristes néerlandophones et il participera activement aux congrès flamands ainsi qu’à la fondation officielle de la commission de traduction des Codes en néerlandais.

Lorsque survient la Première Guerre mondiale, Louis Franck se trouve en voyage d’études au Katanga, témoignant ainsi d’un intérêt à cette colonie que le pays a récupérée du roi Albert II en 1908. Il s’empresse de revenir en Belgique où il va jouer un rôle important pour la région d’Anvers. 
Il assume alors la position de président de la Commission intercommunale d’Anvers, laquelle a pour but d’assurer la sauvegarde des quatre-vingt-deux communes qui la constituent dans un contexte délicat et troublé, un grand nombre de bourgmestres ou d’échevins manquant à l’appel. Il parvient à faire cesser les destructions en obtenant des Allemands la fin des bombardements, tandis que l’armée belge s’est retirée de la région. Il prend en main, dans les mois qui suivent, l’organisation locale du Comité national de secours et d’alimentation (CNSA) aidé de quelques autres parlementaires restés au pays. Avec l’accord du gouvernement en exil au Havre, il constitue discrètement à Bruxelles avec quelques volontaires une sorte de « gouvernement de l’ombre » durant l’occupation. Il faut tout à la fois veiller sur les biens laissés vacants par ceux qui se sont réfugiés à l’étranger, tenter de s’opposer aux demandes de l’occupant en matière de réquisitions de biens ou de déportation de chômeurs, assurer enfin le ravitaillement de la population et lutter contre l’activisme.  La tâche le met souvent dans une position délicate face aux Allemands, d’autant plus qu’il rédige et signe plusieurs courriers de protestations envoyés à l’occupant. (6)

Louis Franck, Président de la Commission Intercommunale d'Anvers durant la guerre.
Collection Archives Communales d'Anvers.


Fidèle à ses convictions personnelles, il récuse l’activisme prôné par certains et dénonce les visées annexionnistes et la réouverture de l’université de Gand par le gouverneur von Bissing. Ainsi, il se fait des ennemis politiques dans le milieu exalté des activistes anversois qui le dénoncent auprès de l’occupant.
Louis Franck est arrêté à deux reprises : la première fois en 1914 suite à un refus de verser une forte somme d’argent au titre d’impôt de guerre. La seconde fois en 1918, une arrestation plus longue suite à un discours patriotique tenu le 21 juillet. Il est arrêté à l’hôtel de ville d’Anvers et condamné d’abord à une peine de deux mois de prison, puis à une peine de déportation jusqu’à la fin du conflit. Dans le camp où il est interné, il retrouve des personnalités belges telles qu’Adolphe Max , Émile Digneffe (7)  ou Maurice-Auguste Lippens. (Ce dernier succède au premier à la présidence du Sénat en 1934).

Après la guerre, Louis Franck publie une brochure auprès du Willemsfonds. Dans cette plaquette intitulée :  « Le mouvement flamand et von Bissing », il défend la justesse de sa vision d’un flamingantisme modéré tout en récusant l’amalgame qui l’assimile à tort au courant activiste et collaborateur contre lequel il s’est toujours battu. (8) 

Le texte complet de la publication est disponible ici

En parallèle à sa vie publique partagée entre Anvers et Bruxelles, Louis Franck fut également membre de la prestigieuse loge bruxelloise des Amis philanthropes n° 2 (9), véritable laboratoire d’idées fortement teinté de libéralisme politique, tout en étant attaché au principe du débat contradictoire. Dans cet atelier (qui s’est illustré au cours de son histoire par sa participation aux réflexions sur le suffrage universel, l’émancipation de la femme, l’obligation scolaire et le développement de l’école laïque ainsi que le soutien à la cause flamande), il côtoie des personnalités attachées à l’Université libre de Bruxelles telles que le médecin et pédagogue Ovide Decroly, les juristes et parlementaires libéraux Paul Hymans et Albert Devèze, le médecin Jules Bordet (Nobel de médecine en 1919) ou encore l’ingénieur Émile Jacqmain. 


Louis Franck et le Roi Georges V en 1922.  Agence de presse Roll, Collection Gallica-BNF

Après la guerre, Louis Franck devient le second ministre des Colonies (10), poste qu’il occupe de 1918 à 1924.  De plus, il doit cumuler sa charge avec celle de son collègue et ami Émile Vandervelde  en charge de la Justice qui est retenu de la fin du conflit à la fin 1919 par les négociations de paix de la conférence de Versailles. 
Faisant preuve d’une capacité de travail hors du commun, il fait face à d’innombrables difficultés dans l’exercice de sa fonction. Bien des chantiers sont ouverts simultanément car pour favoriser l'entreprise d'exploitation coloniale, tout est à construire en matière d’infrastructures de transport, des moyens de communication par voies fluviales ou ferroviaires au tracé de nouvelles routes. La politique coloniale du ministre se développe selon les deux axes qui lui sont chers : l’économique et le social. À ses yeux, les infrastructures de transport doivent servir à l’industrie extractive et au transport des habitants. Il favorise dans son approche libérale les initiatives privées de grandes compagnies mais veille à ce que l’État conserve son rôle régulateur en réglementant de manière limitative la pratique des concessions. Il écrit à ce sujet : «  le pire des systèmes coloniaux, c’est la colonie de fonctionnaires ». Il encourage les politiques qui visent à développer les équipements collectifs, tout en ménageant les finances publiques. Assurée de la prospérité future, en raison de la richesse des ressources du Congo, la Belgique investit 15 millions de francs par an sur une période de dix ans, dans un cadre budgétaire fixé par le ministre. 

Afin d’assurer la prospérité de la métropole autant que celle de sa colonie, Louis Franck soutient le développement de l’agriculture et de l’élevage, destinée à la consommation locale et à l’exportation.
L’État doit se cantonner dans une position d’expertise : à lui les stations agricoles qui profitent de la recherche en matière d’agronomie pour mener à bien des essais et de nouvelles expériences. L’État fournit les experts et le cadre de référence par sa politique mais laisse l’exploitation aux colons et aux compagnies privées. C’est le régime des régies autonomes à direction industrialisées que Louis Franck estime être le mieux à même de réussir dans la colonie équatoriale.
Les efforts en matière économique sont accompagnés d’une politique sociale paternaliste envers les colonisés, dans l’objectif de pérenniser les investissements consentis par Bruxelles.
Dans le même esprit, il encourage également le développement de la médecine tropicale afin d’améliorer les conditions de vie et d’hygiène tout en formant des assistants médicaux au sein de la population locale.

Enfin, autre pilier classique de l’entreprise coloniale de l’époque, l’accent est mis sur l’enseignement, essentiellement technique. Celui-ci a pour but pratique et pragmatique de former la population congolaise à donner son concours à l’industrialisation de la colonie et au bon fonctionnement des mines, usines et infrastructures de transport. Cet enseignement est conçu dès le départ en langue locale. L’étude du français est réservée à une élite congolaise, qui se voit destinée à des fonctions subalternes d’auxiliaires des « maîtres blancs ».
Louis Franck nomme une de ses connaissances du parti libéral, un homme qu’il avait connu en captivité, Maurice-Auguste Lippens, au poste de gouverneur général du Congo en 1919. Hélas, leurs fortes personnalités ne tardent pas à entrer en conflit et le gouverneur Lippens en désaccord avec le ministre Franck finit par démissionner en 1924.

Le passage de Louis Franck au ministère des colonies est marqué par un grand effort dans le domaine législatif et administratif. Le tout correspond chez l’intéressé à une volonté de mettre en place, dans l’esprit de l’époque, un cadre solide afin d’assurer une bonne gestion des deniers publics tout en permettant un essor des territoires et de leurs richesses. Il pratique une saine gestion financière et il est au fait des enjeux économiques au-delà du périmètre qui lui est attribué, notamment dans le domaine monétaire.
Les qualités personnelles dont il a fait montre lui valent d’être nommé ministre d’État en 1926 puis d’être désigné à la fonction de gouverneur de la Banque Nationale en 1927. Il occupera ce poste pendant 10 ans, au travers des troubles monétaires et politiques liés à la crise de 1929, jusqu’à son décès. 

Notons que la période de l’entre-deux-guerres se caractérise par un affaiblissement du mouvement libéral flamand, par comparaison aux années 1900-1914 qui ont vu naître toute une série d’organisations culturelles ou sociales telles que le Vlaams liberal verbond ou Help U Zelve et rayonner le Willemsfonds né une cinquantaine d’années auparavant. (11) La question flamande a certes connu des progrès, et Louis Franck en est un acteur de premier plan. À cet égard, la néerlandisation partielle de l’université de Gand en 1923 constitue un aboutissement des positions que Louis Franck défendait avec d’autres avant la Première Guerre mondiale. Cependant, les instances du parti libéral, tant à Bruxelles qu’à Gand ou Anvers, se montrent peu favorables aux candidats qui se signalent par leurs positions flamingantes. La bourgeoisie francophone qui est aux affaires dans ces structures veille à ce qu’aucun d’entre eux, même modéré, n’accède à une place éligible tant à la Chambre qu’au Sénat. C’est que « l’activisme » des années de guerre a laissé des traces dans l’opinion publique et contribue à un état d’esprit « anti-flamand » dans le parti. Une forme de découragement mêlée d’impuissance s’installe pour un temps tandis que se dessine une période d’immobilisme, une fois les premières réformes passées. Louis Franck est le dernier mandataire en vue porteur de la cause flamande qui subsiste, jusqu’à son retrait de la vie politique en 1926.(12) 

Louis Franck ne reste pas inactif pour autant. Son mandat au ministère des colonies est accompagné de la création, dans sa chère ville d’Anvers, de l’École coloniale supérieure en 1920, établissement qui devient ensuite l’Université Coloniale en 1923 et l’Institut universitaire des territoires d’outre-mer en 1949. C’est grâce à son implication dans le CNSEA dont il avait été un acteur de premier plan durant la guerre que Louis Franck parvient à décrocher le financement nécessaire pour le développement de l’École auprès du CRB (Commission for Relief of Belgium). À partir de 1931 et jusqu’à son décès, qui survient le 31 décembre 1937 à l’âge de 69 ans, il assure la présidence du conseil d’administration de cette institution qui avait pour mission de former les cadres administratifs et commerciaux de la colonie pour le bon développement de son industrie et de son agriculture.
Notons enfin qu’il est resté fidèle à ses passions de jeunesse en étant très attaché aux activités développées autour du musée Plantin-Moretus et de la bibliothèque d’Anvers. Son amour des livres et de la littérature se manifeste encore par la fonction d’administrateur de la société des bibliophiles anversois ou par le prix triennal de littérature coloniale qu’il crée en 1922.(13)  

En conclusion, la vie de Louis Franck résume autant qu’elle révèle bien des tensions antagonistes sur le plan artistique, politique, linguistique qui ont traversé la période 1880-1930. Anversois attaché à sa région et à la langue néerlandaise, c’est pourtant à Bruxelles et à l’international qu’il bâtit sa carrière publique en français, comme le voulait l’esprit de l’époque.



Pour en savoir plus :

1) Voir aux Archives de l'ULB : Quelques mots sur le but et la fondation du cercle.projet de statut et liste des membres du comité.Par le Comité du Cercle universitaire de Bruxelles, avec la collaboration de Lucien Bray, Georges Dwelshauvers, Georges Cattier et Louis Franck. In - Bulletin du Cercle Universitaire de Bruxelles, 1889, pp.3-7. - Une copie est consultable : ULB/E 32.1.19 (1889).  

Louis Franck, Louis De Brouckeere et Jean Demoor, Un nouveau cercle : Le cercle universitaire pour les études de criminologie. in- Journal  des étudiants de l'Université libre de Bruxelles.  Echo des étudiants. Bruxelles, 1ère Année, 13 MARS 1890, p.2. Une copie est consultable : ULB/E 32.1.32 (1890)  

Uyttebrouck, et al. Exposition : Reflets de la vie estudiantine à l'Université Libre de Bruxelles (Presse Et Activités Diverses) XIXe-XXe SièCle. 17 Au 30 Novembre 1973, Institut De Sociologie, 1050 Bruxelles. Université Libre De Bruxelles, Service Des Archives, 1973.

2) Lieven Saerens, Étrangers dans la cité : Anvers et ses Juifs (1880-1944). Bruxelles, Labor, 2005. p. 350 

3) Idem, pp.102-114.


6) Lieven Saerens, op. cit., pour une analyse du discours flamingant avant la première Guerre,  pp.102-114.

7) Emile Digneffe (1858-1937) Juriste et homme politique libéral liégeois « Les critiques qu’il formule à l’encontre de l’occupant, accusé de détourner à son profit des vivres destinés aux populations belges, lui valent d’être déporté de longs mois en Allemagne pendant la Grande Guerre. »: Notice biographique de Marc D'Hoore, in - Paul Delforge, Philippe Destatte,  Micheline Libon (ed.), Encyclopédie du Mouvement wallon, Charleroi, Institut Jules Destrée, 2001, 3 dl., p. 502-503.

8) Lieven Saerens, op. cit., pour une analyse nuancée de l'activisme à Anvers à cette époque, voir pp.114-120.

9) Kris Thys, Hiram aan de Schelde. 250 jaar vrijmetselarij te Antwerpen. Anvers, Amsterdam, 2006, p.64.

Histoire d'une loge : Les Amis philanthropes de 1876 à 1998. Bruxelles, Les Amis Philanthropes, 1999.

N.B. La loge des Amis Philantropes N°2 (née au moment de l'affaire Reclus) tout comme le GOB, milieu privilégié socialement, est alors exclusivement francophone. Il faut attendre 1932 pour que soit fondé le premier atelier flamand, l’atelier N° 25 Balder, du nom du fils d’Odin dans la mythologie nordique. Il faut encore attendre 1977 pour que les statuts et règlements du GOB soient traduits en néerlandais
cf. René Robbrecht et Georges Laurent (Ed), Le Grand Orient de Belgique et la Loge "Les Amis Philanthorpes n° 2" face aux fascismes (1930-1945). Bruxelles, Logos, 2011, p. 82.


10) Il succède au catholique Jules Renkin dans ce ministère où, entre 1908 et 1961, on compte 22 catholiques pour 5 libéraux et 1 socialiste sur les 28 titulaires du poste.



Guy Vantemsche (ed.). Le Congo belge pendant la Première Guerre mondiale. Les rapports du ministre des Colonies Jules Renkin au roi Albert Ier, 1914-1918. Palais des Académies, 2009.

11) Willemsfonds : organisation culturelle flamande dont le siège est à Gand mais qui compte depuis 1880 une forte antenne bruxelloise pour promouvoir la langue néerlandaise dans toutes ses manifestations : soutien à la chanson populaire flamande, organisation de concours linguistiques, publication d’ouvrages en néerlandais à prix modiques, fondation de bibliothèques généralistes. Dans une Belgique pilarisée ce mouvement existe aussi dans les autres familles politiques avec le
Davidsfonds : équivalent catholique et le Vermeylenfonds équivalent socialiste
Après-guerre, le Willemsfonds se montre favorable à une politique d’amnistie et ce dès 1926-27 et, en 1929, revendique l’unilinguisme en Flandre, la néerlandisation totale des organismes d’enseignement, la fondation d’académies, la création d’unités unilingues dans l’armée, la néerlandisation de l’administration et de la justice ou encore la fixation définitive de la frontière linguistique sur des bases géographiques et scientifiques. 

12) Hervé Hasquin et Adriaan Verhulst, Le libéralisme en Belgique : deux cents ans d'histoire. Bruxelles, Centre Paul Hymans, 1989, pp.224-227.

13) Mécènes des arts, les frères Franck sont actifs tant pour des revues littéraires, des sociétés de concerts que dans des groupes artistiques qui exposent des peintres d’avant-garde. Ce sont de véritables collectionneurs qui soutiennent financièrement le Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers. Amateurs d’art avertis, la famille Franck possède une collection de tableaux qui compte des œuvres d’Ensor, de Van Gogh, de Picasso et de Toulouse-Lautrec, et qui faute d’un accord avec le musée d’Anvers sera dispersée en Suisse et à Los Angeles.

Voir aussi :

Jean Stengers, Quand Léopold II s'est-il rallié à l'annexion du Congo par la Belgique ? In - Bulletin des séances de l'Institut royal colonial belge, 1952.  33 (3), pp.783-824.

Jean Stengers, Rapport sur le dossier "Reprise du Congo par la Belgique" et "Dossier économique". In-  Bulletin des séances de l'Institut royal colonial belge, 1953, 24 (4), pp.1210-1226.

Pierre Salmon, Lettres et carnets de route de pionniers belges. Étude des mentalités coloniales. In - Bulletin des séances de l'Académie royale des sciences d'outre-mer, 2004, 50 (2), pp.167-182.

Amandine Lauro, Bruxelles et le Congo, numéro thématique des Cahiers de la Fonderie, Revue d'histoire sociale et industrielle de la région bruxelloise. Bruxelles : La Fonderie, n° 38, 2008.

Amandine Lauro et Valérie Piette, Le Congo Belge (1908-1945) : coloniser sans élites ? In - C. Laux, F.-R. Ruggiu, & P. Singaravelou (Eds.), Au sommet de l’Empire. Les élites européennes dans les colonies (XVIe-XXe siècle)/At the Top of the Empire. European Elites in the Colonies (16th-20th Century), Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien : Peter Lang, 2009,  pp. 115-138.

Valérie Piette, La Belgique au Congo ou la volonté d'imposer sa ville ? L'exemple de Léopoldville. In -Villes et villages. Organisation et représentation de l'espace : Mélanges offerts à Jean-Marie Duvosquel. Bruxelles, 2011, pp. 605-618.

Nota Bene :
Attention à ne pas confondre les deux juristes belges suivants : il s'agit dans le présent billet de Louis Franck (1868-1937) et non de Louis Frank (1864-1917) fondateur et secrétaire général de la Ligue belge du droit des femmes avec les soeurs Poupelin, Hector Denis, Léonie et Henri Lafontaine. Ils sont contemporains, quasi homonymes et tous les deux Docteur en Droit de l'ULB. Voir à ce sujet :

Françoise De Bueger-Van Lierde, Louis Frank, Pionnier du mouvement féministe belge. in - Revue belge d'histoire contemporaine- Belgisch Tijdschrift voor Nieuwste Geschiedenis, 1973, n°3-4 , pp.377-392 .

Et  aussi, pour le contexte général, le numéro du Courrier hebdomadaire du CRISP consacré à l'histoire du féminisme en Belgique : https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2009-7-page-5.htm







mardi 10 avril 2018

1917 et la radicalisation d’une partie du nationalisme flamand

Activisme et passivisme face à l’occupation allemande


L’année 1917 constitue un moment important dans l’histoire du mouvement flamand du fait des décisions prises par l’occupant depuis le début du conflit. En effet, une des lignes de force de la politique allemande dans l’administration du territoire belge relève d’une vision stratégique à longue échéance : il  s’agit, pour l’Empire du Kaiser, de s’appuyer sur la Flandre pour briser la prédominance de l’influence française en Europe et, partant, du « fait francophone » en Belgique.

Drapeau flamand - Licence Creative Commons

Sur les cartes d’état-major, la Belgique, « accident de l’histoire européenne », est considérée comme un simple territoire de passage pour les stratèges allemands. Cependant, les occupants ne se limitent pas à  cette définition et ils tendent à transformer la Belgique neutre et indépendante en État vassal. Un des avantages stratégiques de la Belgique réside dans les ports de la mer du Nord qui permettent un accès plus commode à l’océan Atlantique que la mer Baltique, qui est très enclavée. (1) 

Plan d'attaque des troupes allemandes dit "plan Schlieffen" élaboré en 1905 par le Général Schlieffen. 
Cette vision géopolitique de l’Europe fait partie d’un plan plus large dans lequel l’Empire du Kaiser cherche à se donner une position conforme à ses aspirations, celle de leader de la Mitteleuropa. (2) 

L'Empire Allemand au centre de l'Europe - Carte des alliances militaires durant le conflit - Licence Creative Commons

Forte de sa puissance industrielle et de son prestige scientifique, l’Allemagne entend réaliser ses ambitions impériales par la mise en place d’un projet annexionniste. Un scénario envisagé avant-guerre est de faire de la Flandre un État autonome dirigé par un prince allemand au sein de l’Empire. Cet État élargi, englobant les ports français de la Manche, aurait pour capitale Anvers et disposerait de son propre parlement unilingue néerlandophone. Il est prévu que les francophones soient chassés du territoire. (3)

Ce projet pan germanique ne remportera pas l’avis de la majorité en Allemagne. Une autre stratégie est privilégiée durant le conflit : ce sera la Flamenpolitik. Celle-ci consiste à donner des gages aux revendications politiques - et donc linguistiques -  du mouvement flamand jusque alors en butte au refus obstiné des élites francophones du nord comme du sud du pays. En effet, dans le cadre de la Belgique unitaire d’avant-guerre, peu d’hommes politiques étaient favorables aux revendications populaires du mouvement flamand : la reconnaissance de la langue et du fait culturel, la liberté de disposer d’un enseignement néerlandophone.
Il faut noter cependant qu’en Belgique, face à l’invasion allemande, un certain accord s’était dégagé — y compris dans la mouvance flamingante — pour mettre de côté les revendications politiques en attendant le retour de la paix. C’est le courant que l’on appelle « passiviste ». En face de lui, le courant « activiste », minoritaire, était disposé à saisir la moindre opportunité, fut-ce de la main des occupants. Ce courant opta pour une politique de collaboration.

La guerre éclair souhaitée par les belligérants s’est enlisée dans les tranchées du nord. Le temps passe. Il faut gérer le quotidien et s’occuper des territoires conquis. Les autorités allemandes mettent en place une organisation administrative séparée en deux entités selon le régime linguistique. En effet, le 21 mars 1917, un décret sépare le pays en deux régions administratives : la Wallonie avec Namur comme capitale et la Flandre avec Bruxelles comme capitale. Chaque région est voulue comme homogène et unilingue. De ce fait, le néerlandais devient la seconde langue officielle du Royaume de Belgique.
Pour les activistes c’est une véritable fuite en avant : minoritaires et tenus en piètre estime par la majorité de la population, ils ont besoin de justifications à leurs actions qu’ils prétendent mener au nom d’une nation flamande dont ils se veulent les représentants. (4) 

La « flamandisation » forcée de l’Université de Gand en 1916 est ressentie comme un acte vil et méprisable par l’opinion publique. Cette initiative des occupants est rejetée par quasi tous les bords politiques : on parlera  d’ « Université von Bissing ». Les enseignants francophones se sont opposés massivement aux premières tentatives de réouverture, et ce dès l’été 1915 : ils voyaient dans ces manœuvres politiques une sorte de trahison à l’égard des étudiants et anciens étudiants qui continuaient de se battre sur le front de l’Yser.
Il n’est pas surprenant dans ce contexte que, dès la rentrée 1919, l’Université de Gand redevienne francophone en réaction à cette décision unilatérale.

Les historiens Henri PIRENNE (1862-1935) et Paul FRÉDÉRICQ (1850-1920) prisonniers en Allemagne en 1916 – Collections Archives de l’ULB.
Cependant, les figures académiques gantoises, dont Henri Pirenne et Paul Frédéric,  qui s’étaient illustrées dans la résistance à la mise en place des projets de l’occupant et des collaborateurs flamingants sont conscientes que l’organisation des études supérieures doit changer au nord du pays. Il faudra attendre pour que les revendications légitimes soient entendues et que l’institution adopte ensuite l’usage unique du néerlandais. Alors qu’un projet de loi déposé conjointement par les trois députés surnommés "les trois coqs chantants" : Frans Van Cauwelaert, catholique, Camille Huysmans, socialiste et Louis Franck, libéral, est discuté sans succès durant les années 1910-1912 face à une vive opposition, c’est finalement en 1932 que sera instaurée l’université flamande. (5)

Affiche appelant à un meeting en faveur d'une université néerlandophone, 1910  - Collection Archives -Universiteit Gent.

La consultation populaire organisée par le Raad van Vlaanderen, le 3 février 1918, est un échec. Le soutien populaire n’est pas au rendez-vous. Bien plus, l’agitation est intense au point que les Allemands eux-mêmes doivent mettre un terme au processus électoral. Désormais, les Allemands ne présument plus de la sympathie « politique » de la population flamande pour l’Allemagne, sympathie qui avait été déduite hypothétiquement à partir des similitudes ethnolinguistiques mises en évidence dans les atlas linguistiques de l’Europe de l’époque.

Les visions administratives des forces d’occupation se heurtent à un sentiment général d’opposition : là où elles avaient cru pouvoir s’appuyer sur des aspirations nationalistes flamandes, elles sont confrontées à un patriotisme belge qui avait été sous-estimé. De plus, l’entrée en guerre et le statut d’État neutre n’avaient fait qu’amplifier ce sentiment auprès de la majorité de la population du jeune pays qu’était la Belgique. La tentative de néerlandisation forcée par l’occupant de la vie publique et administrative ne séduit qu’une minorité de flamingants.

Et à Bruxelles ?


C’est dans la capitale que les flamingants sont le plus tentés par l’activisme car c’est à Bruxelles que la sensation d’une suprématie absolue du français est la plus forte. (6) Cependant, il s’agit là d’un mauvais calcul politique car dans l’opinion publique, en cette fin de conflit, on les associe à la situation économique difficile, au chômage, aux réquisitions et à la disette, dont on les tient pour partie responsables. La population de Bruxelles a froid durant les hivers 1917 et 1918 : on abat des arbres en cachette ou on en est réduit à brûler des meubles pour se chauffer. La population de Bruxelles est affamée : les distributions de repas ou de vivres permettent tout juste de ne pas mourir de faim.

Pour se nourrir la population met en culture tous les espaces disponibles en ville. In - 1914-18 Illustré, 31/10/1916. 

Dès lors, le changement de législation imposant le néerlandais dans l’espace public à Bruxelles passe très mal auprès de la population.
Face à cette montée de boucliers, les activistes s’isolent et se radicalisent encore davantage dans leurs prises de position : ils deviennent la « conscience » et « l’avant-garde » d’un peuple opprimé en attente d’indépendance, d’une « nation flamande » qu’ils voudraient voir émerger comme entité politique. Chaque critique les renforce dans leur logique de collaboration et les incite à plus de dureté dans leurs choix politiques : puisque la réalité sociale et politique ne se conforme pas à leurs souhaits, ils vont tenter la changer radicalement.

Mais la majorité des néerlandophones, et en particulier les flamingants restés loyaux à  l’État belge, est bien consciente que des mesures autoritaires d’indépendance obtenues  via l’occupant risquent de discréditer l’évolution à long terme du mouvement. La voie des réformes obtenues de manière démocratique et légitime est de loin préférable afin  de consolider des acquis linguistiques : ceux-ci, une fois obtenus,  pourront plus difficilement  être remis en question. Cette frange du mouvement flamand va opter pour la voie  démocratique contre l’autoritarisme. 

Depuis la fin du XIXe siècle, les revendications portant sur l’égalité linguistique et plus précisément le bilinguisme généralisé s’inscrivent pleinement dans le cadre de l’État belge.
Toutefois, malgré des revendications que l’on peut juger a posteriori comme modérées, le mouvement flamand s’est longtemps heurté à un front de refus de la part de la classe politique francophone au nord comme au sud du pays.

Sur le front.


Le mouvement frontiste (7)  traverse une partie de l’armée belge. Il est vrai que sur l’Yser, 65 % des troupes sont flamandes. Dans le réduit littoral, le roi Albert veille à préserver ses troupes et évite de participer à la politique de « l’offensive à outrance » pratiquée par les armées alliées au prix de grandes pertes humaines. Du coup, les Français observent d’un œil méfiant tout ce qui dans le mouvement flamand peut s’apparenter à de la germanophilie. (8)

Ce mouvement flamand d’alors, fortement catholique et rural, est anti-francophone et opposé aux progrès des grandes villes considérées comme des « lieux de perdition » au main d'une bourgeoisie instruite dans la langue de Voltaire où l'idéologie libérale est largement diffusée depuis la révolution française. Pour les principaux acteurs de ce courant de pensée, les changements introduits par l’industrialisation et la modernité dans la vie quotidienne sont autant d’atteintes à la « pureté » de l’âme flamande. (9) 

La collaboration des « Activistes » avec l’occupant leur vaudra après la guerre de lourdes condamnations devant les tribunaux civils ou militaires, dont pas moins de 39 condamnations à mort. La peine capitale a été réintroduite en 1916 à l’instigation de la justice militaire, cependant aucune des sentences capitales ne seront appliquées sur l’intervention directe du ministre de la Justice Émile Vandervelde qui obtiendra la grâce royale. De plus, des lois d’amnistie furent votées en 1928 et 1937, mettant un terme à ce que l’on a appelé « la répression des inciviques ». Quelques années plus tard, lorsque surviendra la Seconde Guerre mondiale, certains de ceux qui ont été désignés comme « inciviques » réitéreront leur collaboration avec l’occupant allemand voire adhéreront aux thèses nazies…(10)

Vue de la zone de l'Yser dans l'immédiat après-guerre - Archives de l'ULB Fonds Massart
Sur fond de divergences politiques, économiques, et culturelles, et de mutations sociales et démographiques, la « question linguistique » sera par la suite source de nombreux débats qui vont mobiliser la classe politique durant l’après-Seconde Guerre mondiale. Cette dynamique va aboutir à la fixation de la frontière linguistique en 1963, puis engendrera la crise de Louvain en 1967-1968 avec le slogan resté célèbre : « Walen buiten », qui mènera à l’implantation de l’Université catholique de Louvain dans le Brabant Wallon et la construction d’une toute nouvelle ville.

Le principe général qui préside à la réorganisation de l’État devenu fédéral est l’unilinguisme régional pour la Flandre et la Wallonie et le bilinguisme pour la capitale.

Bien que progressivement bilingue dans l’organisation des études depuis 1919 et dans les décennies qui suivent, l’Université Libre installée à Bruxelles ne peut rester insensible aux mutations du contexte politique général et à l’évolution du paysage institutionnel qui marque la fin de la « Belgique de papa ». C’est ainsi qu’elle procède à son tour en 1969 à une scission en deux entités sœurs à Bruxelles : l’ULB francophone et la VUB néerlandophone.


Pour en savoir plus :

(1) VANDEWEYER Luc, La côte belge convoitée par la Kaiserliche Marine, in- VLIZ, 2013, n°36, pp.8-13

VILLIERS Patrick, La lutte pour le contrôle de la mer en Manche-Est et Pas-de-Calais pendant la Grande Guerre, in - Guerres mondiales et conflits contemporains, 2012, no 3, p. 51-65

(2) DELFORGE Paul, La politique allemande à l’égard de la Belgique de 1914 à 1918, Émission Mémo animée par Jacques Olivier, RTBF, la première, 25/04/2009 page 2.

(3) Idem, page 4.

(4) DE SCHAEPDRIJVER Sophie, La Belgique entre exaltation et rejet, 1914-1918, in- Cahiers d’Histoire du Temps Présent, n° 7, 2000, pp.17-49 et plus précisément page 41.

Sur le contexte général en Belgique avant guerre et sur la question linguistique,  voir aussi : DE SCHAEPDRIJVER Sophie, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Peter Lang, 2004, pp. 27-30.

(5) WITTE Els Witte La question linguistique en Belgique dans une perspective historique, in- Pouvoirs, vol. 136, no. 1, 2011, pp. 37-50 page 41 et aussi GOTOVITCH José, La légation d’Allemagne et le Mouvement flamand entre 1867 et 1914 in - Revue belge de philologie et d’histoire, 1967, vol. 45, no 2, p. 438-478  page 468.
Pour une biographie en français de Louis Franck, Docteur de Droit de l' ULB,  voir la notice qui lui est consacrée dans la Biographie Nationale 

(6) DE WEVER Bruno, VERDOODT Frans-Jos, VRINTS Antoon, Les patriotes flamands et la construction de la nation, in- Courrier hebdomadaire du CRISP, 2016/31 (n° 2316), p. 5-38   page 22.

voir aussi SCHEPENS, Luc, Albert Ier et le gouvernement Brocqueville 1914-1918. aux origines de la question communautaire. Paris-Gembloux, Ed. Duculot, 1983. - tout particulièrement le chapitre intitulé "les réactions belges à la Flamenpolitik allemande", pp.107-151.

(7) DE SCHAEPDRIJVER Sophie, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Peter Lang, 2004, page 188.

(8) Idem, page 195.

Voir aussi sur la "Question flamande" l'ouvrage de Marie-Rose Thielemans, Albert Ier. Carnets et correspondance de guerre. Paris et Louvain-La -Neuve, Ed. Duculot 1991, pages 120 à 126. 

(9) Ces idées sont souvent mal comprises par le public francophone non spécialisé mais elles sont bien exposées dans la littérature notamment par  DEWEVER Bruno et Al. , op.  cit., et DE SCHAEPDRIJVER Sophie, La Belgique, op. cit. et aussi DESCHOUWER Kris, Comprendre le nationalisme flamand, in- Fédéralisme Régionalisme , Volume 1 : 1999-2000 - Nationalisme et démocratie.

SCHEPENS, Luc, Albert Ier et le gouvernement Brocqueville, 1914-1-1918. Aux origines de la question communautaire. Paris-Gembloux, Duculot, 1983, p.40.

(10) VAN EVERBROEK Christine, L’activisme entre condamnation et réhabilitation : influence de l’activisme et des activistes sur le développement du nationalisme flamand dans l’entre-deux-guerres ; contribution à l’histoire du nationalisme flamand (Thèse de doctorat non publiée), Bruxelles, Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, 1997


MONBALLYU Jos, La justice transitionnelle en Belgique dans les affaires pénales après la Première Guerre mondiale (1918–1928), in- Tijdschrift voor Rechtsgeschiedenis/Revue d’Histoire du Droit/The Legal History Review, 2012, vol. 80, no 3-4, p. 443-479

Et aussi : 




MEYLAERTS Reine, Rewriting the history of collaboration in Belgium (1914-1918): translation and censorship in- Les Archives du Conseil de Flandre, 2006.

YAMMINE Bruno, Drang nach Westen. De fundamenten van de Duitse Flamenpolitik (1870-1914), Davidsfonds, Leuven 2011.

MERTENS, Jacques. Belgische Vrijmetselaars in En over "de Groote Oorlog". 2018. Print, pp. 121-147.
Les pages de ce chapitre sont entièrement consacrées à la question flamande et à l'activisme.