Affichage des articles dont le libellé est Universités. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Universités. Afficher tous les articles

lundi 4 février 2019

Cicatrices de la Première Guerre mondiale.


Les traces mémorielles dans et autour de l’Université au Solbosch.


Dans notre billet précédent, nous avons souligné comment la période de l’après-guerre a amorcé une  profonde mutation pour la Belgique et l’Université libre de Bruxelles.

Pour clôturer les publications du blog des Bibliothèques consacré à la période 1914-1918, nous avons choisi quelques lieux de mémoire situés sur le campus du Solbosch et dans ses abords immédiats.

Le hall des marbres


La construction du Bâtiment A témoigne d'une étape d’importance capitale dans le redéploiement de l’ULB sur le site du Solbosch. La salle des marbres, appelée aussi Grand Hall ou salle CRB (Commission for Relief in Belgium), située au rez-de-chaussée du Bâtiment A comporte un certain nombre d’éléments décoratifs remarquables. On peut y trouver, notamment, sur le mur sud, une liste nominative des membres de l’Université tombés durant  la Première puis la Seconde Guerre mondiale. L’institution rend ainsi hommage à ses morts dans cette salle de prestige qui servait de lieu de réception pour les discours de la Saint Verhaegen, la Cérémonie des Vœux de Nouvel An et bien d’autres occasions encore. Notez que depuis l’été 2012, cet espace est devenu une vaste salle d’étude, afin de rencontrer les besoins de la population étudiante en croissance constante.


(c) Photographie Adrien ANTONIOL - ULB DBIS
Bâtiment A – Hall des marbres, monument aux morts de l’ULB - Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS


Le travail de mémoire, à l’issue de la Première Guerre mondiale, a également été entrepris sous la forme de publications. On peut ainsi consulter le Liber Memorialis des Professeurs, Étudiants et anciens Étudiants de l’Université libre de Bruxelles ayant participé à la Grande guerre (1914-1918),  ouvrage publié à Bruxelles vers 1920 et qui reprend la liste nominative de toutes les victimes recensées. De même, on peut également trouver un ouvrage comparable pour les victimes issues des rangs de l’Université Nouvelle. Pour rappel, ces deux institutions ont fusionné à l’issue de la Première Guerre mondiale. (1) 

Statue du monument aux morts de l’ULB - Hall des marbres
Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS

Les rangs de l’ULB ont été sollicités pour fournir des cadres lors du conflit. Ils furent nombreux à rejoindre les écoles de formation de l’infanterie ou directement les unités médicales ou l’artillerie, en fonction de leur formation de départ.

Ecole polytechnique


Les polytechniciens ne furent pas en reste. Deux plaques commémoratives ornent des lieux symboliques du bâtiment U.
La première se trouve dans l’escalier qui mène au 4e niveau. Il s’agit de deux médaillons qui symbolisent le déménagement de la faculté (créée en 1874) vers le site du Solbosch, en 1924. L’allégorie figure la science luttant contre les ténèbres.


 Plaque commémorative de la fondation de l’École polytechnique de Bruxelles et du transfert au Solbosch 1874- 1924. - Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS


Mentionnons aussi la plaque, moins connue du public, de la salle des professeurs de l’École polytechnique située au 4e niveau du Bâtiment U. Inaugurée en 1974 à l’occasion du centenaire de l’École, elle reprend les noms de membres de l’Association Royale des Ingénieurs sortis de l’ULB (AIrBr) morts durant les deux guerres. 



 Plaque commémorative dédiée aux morts de l’École polytechnique.
- Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS


Cimetière et casernes

Lorsqu’on s’éloigne du campus du Solbosch en direction de l’avenue de l’Université, on croise tout d’abord l’avenue Adolphe Buyl (1862-1932), du nom de l’homme politique libéral échevin puis bourgmestre d’Ixelles et parlementaire, qui s’illustra dans la Grande Guerre. La plaque, que nous reproduisons ci-dessous, rappelle son action. 

Plaque commémorative avenue Buyl - Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS


Continuant sur l’avenue de l’Université, on croise l’avenue Armand Huysmans (1872-1935), juriste issu de l’ULB qui, en tant que conseiller communal puis échevin, a réorganisé les finances de la commune d’Ixelles. Durant la Première Guerre, il assure la présidence des Magasins communaux qui jouent un rôle de premier plan dans l’alimentation des citoyens. En 1925, il succède à Adolphe Buyl au poste de bourgmestre et s’occupe entre autres du développement du quartier Boondael. (2) 
On croise ensuite  le Square Robert Goldschmidt, dont nous avons parlé dans un précédent billet, puis l’avenue Général Médecin Derache (1873 – 1935). Cette artère ixelloise rend hommage au médecin belge Paul Derache (1873–1935) qui a assuré la direction de plusieurs hôpitaux militaires durant la Première Guerre mondiale. C’est avec le grade de colonel qu’il assurera ensuite la direction de l'hôpital militaire situé avenue de la Couronne, avant de finir sa carrière au plus haut grade de la hiérarchie militaire, avec le rang de Lieutenant Général Médecin. (3)  

Si l’on descend cette avenue en direction de Watermael-Boitsfort, on rencontrera également l’avenue des Grenadiers  ainsi que le rue Général Dossin de Saint-Georges, à côté de l’église Saint-Adrien.

Cette rue  « est dédiée à Émile Jean Henri Dossin (Liège, 1854 – Ixelles, 1936), lieutenant-général et héros de la Première Guerre mondiale. Il s'illustra particulièrement à Saint-Georges, près de Nieuport. Fait baron, il devint alors le Général Dossin de Saint-Georges. » (4)   

On remarque ainsi l’empreinte laissée dans ce quartier d’Ixelles par des personnalités, liées à la Première Guerre mondiale que les édiles communaux ixellois ont souhaité distinguer dans la période de l’entre-deux-guerres.


 Entrée du cimetière d’Ixelles - Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS
            
Revenons à l’avenue de l’Université. Elle débouche sur le rond-point dit « du cimetière d’Ixelles », lieu de rendez-vous très animé en raison de ses nombreux cafés et restaurants.

L’ancien château d’eau d’Ixelles, sur le site actuel du cimetière à hauteur du pont Fraiteur – Licence Creative Commons.

Le cimetière proprement dit est créé en 1877. Il se trouvait en bordure de la chaussée de Boondael, en périphérie de la ville et de la zone bâtie de l’époque. Avec ses quelques douze hectares, il comporte un certain nombre de sépultures de personnalités liées à l’histoire politique de la Belgique, du monde des arts et des lettres ou encore de l’ULB. (5)

Ce qui retient notre attention dans le cadre de ce billet, c’est l’enclos réservé aux soldats de la Grande Guerre. En effet, on peut y retrouver  plusieurs nationalités parmi les sépultures des soldats : Belges, Anglais, Italiens, Français, Russes, dont les dates de décès vont de 1914 à 1920. 
Comment expliquer ces décès au-delà du conflit ?  Par les séquelles de celui-ci et ses blessures complexes, mais aussi l’épidémie de grippe espagnole qui fit des ravages en 1918-1919 dans une population tant militaire que civile, déjà éprouvée par des années de privations. (6) 


 Cimetière d’Ixelles, enclos des sépultures de la Grande Guerre - Photographie Adrien Antoniol - ULB-DBIS
                  
Pour comprendre cette présence importante de sépultures militaires, il faut considérer l’urbanisation des environs, notamment la proximité de l’hôpital Militaire, situé avenue de la Couronne et des Casernes qui l’entourent et qui constituent un ensemble.

En effet, à la fin du XIXe siècle, c’est un véritable plan d’ensemble immobilier qui va installer durablement les militaires dans cette partie de la ville. Une série de bâtiments imposants vont être construits sur un terrain d’environ 45 hectares, à cheval sur les communes d’Etterbeek et d’Ixelles.

Le site présente l’avantage d’être à proximité d’une gare de chemin de fer, d’être desservi par de larges avenues et de disposer d’un vaste espace libre : la Plaine des Manœuvres. (7)  

Le site des Casernes naît ainsi à partir de 1877 et se développe jusqu’en 1909. Outre les deux grandes casernes situées le long du boulevard Général Jacques, il comprend également l’Arsenal, au croisement de la chaussée de Wavre, et, plus bas, sur l’Avenue de la Couronne, l’Hôpital Militaire inauguré en 1888. 

Vestige de l’ancien hôpital militaire, avenue de la Couronne à Ixelles. Le logement des Infirmiers.
Photographie Collections Région de Bruxelles-Capitale – Inventaire du patrimoine architectural.

Ce dernier fera partie du paysage urbain jusqu’au début des années 1990 où, devenu obsolète et remplacé par les installations modernes de Neder-Over-Hembeeck, il sera démoli pour faire place à des immeubles de logements.

Vestige de l’ancien hôpital militaire, avenue de la Couronne à Ixelles. Le logement du directeur. -
Photographie Collections Région de Bruxelles-Capitale – Inventaire du patrimoine architectural.

Pour terminer ce tour d’horizon historique lié au patrimoine bâti, notons que le site des Casernes fait l’objet d’un vaste projet commun entre l’ULB et la VUB depuis la session des bâtiments aux deux universités sœurs. (8) Quel plus beau symbole pour conclure les publications de ce blog consacré à l’ULB entre 1914 et 1918 que ce projet USquare qui va modifier en profondeur l’affectation des espaces et du tissu urbain !

À l’issue de ce voyage dans le passé, il nous reste à  vous remercier tous, lecteurs fidèles,  pour vos encouragements, vos conseils et vos marques de sympathie et à vous donner rendez-vous prochainement pour une nouvelle série de publications destinées à mettre en lumière des personnalités qui ont fait l’histoire de l’Université libre de Bruxelles.

Adrien ANTONIOL - ULB  - Département des Bibliothèques et de l'Information Scientifique.

Pour en savoir plus :



(2) Armand Huysmans était membre actif de la Loge "Les Vrais Amis de l'Union et du Progrès Réunis"
cf. Lucy J. Peelaert, La représentation maçonnique dans les noms de rues de Bruxelles. Bruxelles, 1982, p.217.

Voir ausi la page de  l'Inventaire du Patrimoine Architectural de la Région de Bruxelles Capitale : http://www.irismonument.be/fr.Ixelles.Avenue_Armand_Huysmans.html
(3) « De par son nom, la rue rend hommage au docteur belge Paul Derache (Anderlecht, 1873 – Ixelles, 1935) qui s'illustra durant la Première Guerre mondiale en dirigeant plusieurs hôpitaux militaires. Après la guerre il prend, avec le grade de colonel, la direction de l'hôpital militaire de l'avenue de la Couronne et, en mai 1932, il accède au plus haut grade de la hiérarchie militaire, celui de Lieutenant Général Médecin. Il décède à Ixelles en 1935.» 

(4) Voir ausi la page de  l'Inventaire du Patrimoine Architectural de la Région de Bruxelles Capitale 

(5)  A propos du Cimetière d'Ixelles : «on le déplace en 1877 à l'emplacement qu'il occupe encore actuellement. Dans cette nécropole d'une d'une superficie initiale de cinq hectares, conçue par les architectes Edmond Le Graive et Louis Coenraets, reposent des personnalités du monde culturel, intellectuel et politique du dernier quart du XIXe et du XXe siècle. Le nombre particulièrement important de personnalités enterrées dans ce cimetière s'explique par la proximité de divers établissements universitaires et institutions militaires. »

On peut y trouver les tombes  de quelques personnalités  du XIXe et XXe siècle :
Adrien Blomme, Jules Bordet, les frères Elisée et Elie reclus, Charles De Coster, Louis Empain, Victor Horta, Paul Hymans, Camille Lemonnier, Constantin Meunier, Ernest Solvay, Henri Storck, Eugène Ysaïe ou encore Roger Lallemand et bien d'autres.

(6) Freddy Vinet, La grande grippe, 1918. La pire épidémie du siècle. Paris, Vendémiaire, 2018. 

Voi aussi à propos de l'ancien Hôpital Militaire, 

Et plus généralement, sur l'ensemble du patrimoine militaire de Bruxelles entre le XIXe et XXe siècle, on se reportera à la brochure de la Direction du patrimoine culturel de la région de Bruxelles : Benoît Mihail, Le pratrimoine militaire. In - Bruxelles, Ville d'Art et d'Histoire n°50. 

Sur l'évolution du plateau du Solbosch, voir : Serge Jaumain et Wanda Balcers, Bruxelles 1910 : de l’Exposition Universelle à l’Université. Bruxelles, Racine, 2010.























jeudi 22 novembre 2018

Bruxelles 1918 : de l’armistice à la reconstruction.

Le 11 novembre 1918 à 11 heures du matin le clairon sonne l’armistice sur tous les fronts : c’en est fini de quatre années de conflit. Mais, à un siècle de distance, est-ce vraiment la date qui symbolise le mieux la fin de la guerre ou la libération de Bruxelles ?

Les ravages liés à la guerre continuent à peser sur la population. Il faut rétablir les approvisionnements après des années de privations et reconstruire afin de permettre un retour à la normale.

Paysage de la ligne de front après guerre - Fonds iconographique Jean Massart - Archives de l'ULB.

La sévère occupation allemande de Bruxelles et le régime administratif mis en place depuis le 20 août 1914 prend fin dans la confusion. Entre le 9 et le 15 novembre, c’est l’agitation dans une partie de l’armée occupante qui traverse un moment d’agitation révolutionnaire : des soldats  épuisés et démoralisés se révoltent et refusent de suivre les ordres de la hiérarchie militaire. Le climat est à la révolution à Berlin, mais aussi à Bruxelles. De plus, depuis le mois d’octobre 1918, un certain nombre de fonctionnaires allemands et leurs familles ont plié bagage-, quittant la capitale belge. Ils sont bientôt suivis par les troupes qui reviennent du front et traversent Bruxelles avant de rejoindre le territoire allemand. Cette retraite militaire se fait de manière désorganisée : les unités se sont débandées et les désertions se multiplient. Ce sont entre 50 et 60 000 soldats peu ou pas encadrés qui traversent entre le 10 et le 12 novembre le nœud de communication que constitue Bruxelles. Le climat est tendu, les rumeurs vont bon train, on déplore des incidents graves ainsi que des morts entre factions opposées parmi les occupants.

Le mouvement est parti d’Allemagne où des marins se sont mutinés dès le 29 et le 30 octobre, refusant un affrontement - perçu comme désormais inutile - avec la marine anglaise. Dans les jours qui suivent, les premiers « conseils de soldats » voient le jour, sur le modèle de la Russie soviétique. A plusieurs endroits, on proclame la naissance de la République et l’abolition de la monarchie. Le but est de mettre un terme à la guerre.

Paysage de la ligne de front après guerre  - Fonds iconographique Jean Massart - Archives de l'ULB.

La population de Bruxelles patiente, incrédule. Les premiers prisonniers politiques sont libérés et quittent la prison de Saint-Gilles. Les citoyens restent cependant circonspects : il leur est difficile d’accepter cette « libération » venant des mains d’un ennemi en déroute et qui ne résulte pas d’une victoire  décisive sur le front, où les troupes des deux camps sont épuisées, enlisées depuis plusieurs années dans les tranchées. (1) 

Des scènes de désordre se produisent dans Bruxelles jusqu’au 15 novembre. On déplore plusieurs morts dans la population belge. Le 15 et le 16 novembre, les premiers soldats anglais, belges et alliés arrivent enfin dans la capitale. Le 17 novembre, les autorités communales hissent enfin le drapeau belge sur l’hôtel de ville de Bruxelles. Le 18 novembre, le bourgmestre Adolphe Max, figure bruxelloise de la résistance, longuement emprisonné par l’occupant,  reprend sa fonction mayorale.

Buste d'Adolphe Max à l'Hôtel de Ville de Bruxelles -  Photographie Adrien Antoniol-ULB-DBIS.

Le Roi Albert 1er effectue le 22 novembre une entrée solennelle dans la capitale pavoisée aux couleurs nationales : la guerre est désormais terminée.

Le Roi vainqueur le 22 novembre 1918 - Collection privée Philippe Noël - ULB- DBIS
C’est l’enthousiasme et la liesse populaire tout au long du cortège, tant dans les rues de Bruxelles qu’au parlement, où le « Roi chevalier », en grand uniforme, prononce en français devant la nation un discours retentissant, qui, après l’hommage aux morts, militaires et civils, prend une tournure programmatique. A la tête d’un nouveau gouvernement d’union nationale, le Roi annonce que le suffrage universel pur et simple est enfin accordé aux hommes de 21 ans et plus, ainsi que, par dévolution,  aux veuves de guerre. Dans le monde du travail ce sera désormais la loi des huit heures qui prévaudra, ainsi que la liberté syndicale et la reconnaissance du droit de grève. De plus, attentif aux revendications flamandes, le Roi s’engage à donner une place officielle à la langue néerlandaise dans l’enseignement supérieur et dans l’administration. Le grand dessein du Souverain et de son entourage est de rétablir un certain équilibre au sein de la société, afin d’éviter toute agitation politique.

Le retour du Roi Albert à Bruxellles le 22 novembre 1918- Collection Archives Cinematek

Festivités de la libération de Bruxelles le 22 novembre 1918 - US National Archives- Department of Defense.

S’il faut retenir une autre date qui clôture la Première Guerre mondiale, ce serait plutôt celle qui, après l’armistice, marque la fin des négociations de paix : le Traité de Versailles est signé le 28 juin 1919. L’Allemagne est mise au ban des nations par les Alliés et soumise à de lourdes sanctions financières pour la réparation des dommages de guerre. Afin de préserver la paix, la Société des Nations est mise en place. Hélas, les conditions du Traité de Versailles contiennent en germe les éléments qui conduiront à la Seconde Guerre mondiale.

Il convient de souligner le rôle des juristes belges au cours de cette conférence de paix. Emmenés par le ministre Paul Hymans, ils vont jouer un rôle important. Crédités de la confiance du monde politique et « sortis de leur tour d’ivoire académique » (2), ils vont mettre leur expertise dans le domaine du droit des relations internationales au service de la diplomatie belge. Quelques grandes figures du droit, déjà reconnues avant la guerre dans le monde académique, vont s’illustrer sur la scène politique internationale. La Belgique, auréolée pendant un temps par son statut de « martyr d’août 1914 », espérait un traitement de faveur. Il n’en sera rien. Les revendications territoriales des négociateurs belges sur l’estuaire de l’Escaut (au détriment des Pays-Bas) et sur le Grand-Duché de Luxembourg ne sont pas rencontrées. Seul  le territoire des cantons d’Eupen-Malmédy est concédé, ainsi que l’administration sur les territoires du Ruanda-Urundi. Les Alliés sont soucieux de ne pas accorder à la Belgique un traitement privilégié. Ainsi le siège de la Société des Nations sera-t-il établi à Genève au lieu de Bruxelles.

La Belgique ne retrouve pas non plus, après 1918, le rôle éminent de grande puissance industrielle qu’elle avait pu avoir au tournant du siècle. La réalité économique internationale et les rapports de force ont changé en profondeur et durablement. 

Durant les années 1917 et 1918, les Allemands ont poursuivi une politique de réquisition et de démantèlement de l’industrie belge. Usine et infrastructures sont démontées et exportées,  de nombreuses voies de chemin de fer et pas moins de 350 ponts sont détruits. Le bétail et la main d’œuvre civile sont réquisitionnés pour contribuer à l’effort de guerre allemand. Le but délibéré de toutes ces mesures est d’affaiblir les capacités de production de l’industrie afin que la Belgique se relève difficilement de la guerre. (3) 
Particulièrement meurtrie par les années de guerre, la Belgique et sa population ont besoin d’aide. La « Commission for Relief of Belgium  » continue sa mission d’approvisionnement en vivres jusqu’en 1919.  La coordination des efforts entamée en 1915 se poursuit : les cargos circulent désormais librement et peuvent importer principalement des États-Unis, mais aussi du Canada et d’Argentine, les produits agricoles indispensables. (4) 

La reconstruction

Dans un climat d’unité nationale et de ferveur patriotique autour de la personne du Roi, les Belges vont se mettre en devoir de reconstruire le pays et de relancer les activités normales en temps de paix. C’est dans ces conditions que les universités vont reprendre leurs activités, en permettant à plusieurs cohortes d’étudiants de terminer un cursus interrompu par le conflit.

La fin de la guerre marque un tournant pour l’Université Libre de Bruxelles. Dès 1911, le législateur avait accordé la personnalité juridique aux universités de Louvain et de Bruxelles, ce qui leur permettait de mener à bien en leur nom propre toute une série d’actes officiels, tels que des emprunts et des projets immobiliers. Les locaux de la Rue des Sols n’étaient plus adaptés au développement de l’institution qui avait déjà plusieurs laboratoires installés au Parc Léopold, comme nous l’avons retracé dans un précédent billet. 

C’est la ville de Bruxelles qui va intervenir une fois de plus. Le Conseil communal en date du  12 août 1921 décide de faire don de la dizaine d’hectares de terrains où s’est tenue en 1910 l’Exposition Universelle. (5) 

Plaque commémorative sur le bâtiment U  campus du Solbosch
Photographie Adrien Antoniol-ULB-DBIS.

Le plateau du Solbosch, aux limites de l’agglomération urbaine d’alors, est disponible pour accueillir de nouvelles constructions qui répondent aux conceptions modernes de l’enseignement et de la recherche, grâce à de nombreux laboratoires bien équipés. Ce tournant marque, dans le choix de répartition des surfaces construites, le développement du partenariat entre l’université et le monde industriel (6) . C’est dans cet espace du Solbosch que va pouvoir se déployer le nouveau campus de l’Université libre de Bruxelles, pensé pour une population croissante de 3 000 étudiants. 

Le plateau du Solbosch au début des travaux - Fonds iconographique Archives de l'ULB
Le premier bâtiment qui sort de terre est celui de la faculté des Sciences, l’actuel bâtiment U, conçu sur un modèle industriel fonctionnaliste. Il est construit entre 1922 et 1924.

Le chantier du bâtiment U- Fonds iconographique Archives de l'ULB
Dès le départ, il ne fait pas l’unanimité auprès des contemporains, qui déplorent son architecture austère et ses couloirs labyrinthiques.

Le bâtiment achévé - Fonds iconographique Archives de l'ULB.
Un autre projet est dans les cartons, celui d’un bâtiment destiné à accueillir la bibliothèque, la faculté de Philosophie et Lettres, celle de Droit ainsi que l’administration.
Pour réaliser cet important projet de construction et de redéploiement, l’Université sera aidée par le financement de la  Commission for Relief in Belgium, en abrégé C.R.B.
Cette agence américaine dirigée par Hoover est la seule habilitée à s’occuper de l’aide en faveur de notre pays. Elle sera active jusqu’en mai 1919 dans sa forme originale. Le solde des fonds excédentaires disponible à cette date tant au C.R.B. qu’au Comité National de Secours et d'Alimentation (C.N.S.E.A.)  sera consacré à la reconstruction des infrastructures universitaires, à l’enseignement supérieur et à la recherche. Hoover, en raison de son action, sera fait citoyen d’honneur de la ville de Bruxelles par son bourgmestre, Adolphe Max. De même il se verra attribuer le titre de Docteur Honoris Causa par l’ULB  dès la fin 1918, puis par l’Université de Gand, de Liège et enfin de Louvain. (7)

Grâce au financement du C.R.B. s’élevant à près de vingt cinq millions de francs de l’époque pour la construction nouvelle,  un concours  d’architecture est organisé pour ce bâtiment de prestige. En effet, suite à l’incendie de la bibliothèque de Louvain en 1914, les Américains, sensibilisés par ce drame vont, dans un élan de générosité peu banal, financer les universités de Belgique.

Si l’Université Catholique de Louvain a fait reconstruire sur la place Ladeuze une nouvelle bibliothèque (8) pour remplacer l'ancienne, originellemnent située dans les anciennes halles entre la rue de Namur et la place du Vieux Marché, incendiée par les Allemands au début du conflit; de son côté, l’Université de Bruxelles a choisi de disposer, sur un nouveau campus moderne, d’une bibliothèque aux collections en libre accès. Munie d’une grande salle de lecture de 150 places éclairée par de hautes baies vitrées, c’est l’outil indispensable voulu par ses promoteurs pour la formation des étudiants et le travail des enseignants. (9)  

Le chantier de construction du bâtiment A - Fonds iconographique Archives de l'ULB

En 1924, un cahier des charges est rédigé. Le nouveau bâtiment devra constituer la carte de visite de l’Université, car situé à front de parcelle sur l’Avenue des Nations, l’actuelle Avenue Roosevelt, il a pour mission de cacher le bâtiment des Sciences. Le C.R.B. finance intégralement ce projet en accord étroit avec les autorités de l’ULB pour la définition des besoins à rencontrer.  Le programme des nouvelles infrastructures fait l'objet d'un concours qui met pour condition  le respect d’un « style historique à caractère belge ». (10)

Vue du bâtiment  A terminé -  Fonds iconographique Archives de l'ULB
C’est l’architecte Alexis Dumont qui est le lauréat du concours, avec une vision personnelle revisitant l’héritage de la Renaissance qui a séduit le jury. Le bâtiment A sort de terre en 1928-29. Il allie une vision extérieure à l’ancienne et un aménagement intérieur moderne, bien pensé par rapport aux fonctions auxquelles l’ensemble est destiné.

Les aménagements de la bibliothèque sont décrits en détails par la bibliothécaire en charge à l'époque, Hilda Kessels,  dans la publication que nous rendons disponible en note. (11)

La bibliothèque constitue véritablement "le coeur du bâtiment" autour duquel sont disposés les séminaires et les bureaux des enseignants des facultés de Droit et de Philosophie et Lettres.

Vue aérienne du campus du Solbosch au début des années 1930 - Fonds iconographique Archives de l'ULB
Désormais installée dans ses nouveaux locaux sur un campus « à l’américaine » situé loin du centre-ville, l’ULB va connaître un développement constant de ses effectifs et de ses installations durant tout le XXe siècle. Rien de tout cela n’aurait été possible sans le soutien indéfectible de la Ville de Bruxelles et les mouvements de solidarité internationaux liés à l’issue de la Première Guerre mondiale.


Sur le thème de ce billet, nous attirons votre attention sur deux expositions que vous pouvez visiter en ce moment à Bruxelles :

« Au delà de la Grande Guerre 1918-1928 »
War Heritage Institute, Bruxelles, Parc du Cinquantenaire.
Exposition ouverte jusqu’au dimanche 22 septembre 2019.

« Bruxelles, novembre 1918. De la guerre à la paix? »
Musée Bellevue, Bruxelles, Place Royale.
Exposition gratuite ouverte jusqu’au 6 janvier 2019.

Pour en savoir plus :

(1) Benoît Majerus, Bruxelles, 1918: révolution et sortie de guerre. In - Philippe Chassagne et Jean-Marc Largeaud, Villes en guerre, Paris, Armand Colin, 2004, pp. 196-207 et plus particulièrement ici p.203.

Voir également sur le même thème :

Laurence Van Ypersele et Axel Tixhon, Célébrations de Novembre 1918 au royaume de Belgique. In - Vingtième Siècle. revue d'histoire, n°67 (Juil.-Sept.2000), pp.61-78. 

José Gotovitch, Révolution à Bruxelles, Le « Zentral Soldatent Rat ». In – Roland Baumann et Hubert Roland, Carl Einsetin Kolloquium 1998. Francfort, Peter Lang 2001, pp. 237-257.

José Gotovitch, Les occupations allemandes en Belgique. In - Relations Internationales, n°79, 1994, pp. 303-317.

Claudie Weill, Les conseils en Allemagne 1918-1919. In - Le Mouvement Social, 1990, pp. 77-93.

(2) Luc Scheppens, Albert Ier et le gouvernement Brocqueville, 1914-1918. Aux origines de la question communautaire. Paris-Gembloux, Duculot, 1983, p. 226.

(3) Vincent Genin, Intégrer le droit international aux relations interétatiques : les juristes belges à Versailles en 1919. In – Relations Internationales, 2018/2, n°174, pp.39-52 et plus particulièrement ici p. 51.

Voir aussi, du même auteur, sur le rôle des juristes après guerre autour de Paul Hymans qui sera le premier Président de l'Assemblée Générale de la SDN: Vincent Genin, Le cas des experts belges à la Cour permanente de justice internationale, 1921-1930. Intégrer l’histoire du droit international au champ de l’histoire des relations internationales, In -  Les Cahiers Sirice, vol. 18, no. 1, 2017, pp. 61-76.

(4) Georges H. Nash, Herbet Hoover’s Contribution to the Reconstruction of Belgium After World War I. In- Pierre-Alain Tallier et Patrick Nefors, Quand les canons se taisent : actes du colloque international organisé par les Archives de l'Etat et le Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire (Bruxelles, 3-6 novembre 2008). Bruxelles, AGR (études sur la Première Guerre mondiale, n°18),  2010, pp. 365-366.

(4) Sébastine Farré, La Commission for Relief of Belgium: neutralité, action humanitaire et mobilisations civiles durant la Première Guerre mondiale. In - Relations internationales, 2014, no 3, pp. 69-82. et plus particulièrement ici p.77.

Voir aussi :



(5) Serge Jaumain, Virginie Jourdain, Michaël Amara et al. Sur les traces de la Première Guerre mondiale à Bruxelles…  In -Brussels studies, Notes de synthèse, 2016, Article 102, 04 juillet 2016.

(6) Kenneth Bertrams, Un partenariat à double facette? Milieux académiques et industriels dans le secteur électrique belge (1880-1940). In - Annales historiques de l’électricité. Victoires éditions, 2007, pp. 33-46. pour une analyse fine des interactions entre université et industrie dans l'évolution des conceptions pédagogiques.

Et du même auteur voir aussi :

Kenneth Bertrams, 2. De l'action humanitaire à la recherche scientifique : Belgique, 1914-1930 , In - Ludovic Tournès éd., L'argent de l'influence. Les fondations américaines et leurs réseaux européens. Autrement, 2010, pp. 45-63. 

NB. Le F.N.R.S. a été créé en 1928 suite au Discours de Seraing prononcé par le Roi Albert Ier le 1er octobre 1927.

(7) Georges H. Nash, Op. Cit., p.399.

(8) Jan Van Impe, De Universiteits-Bibliotheek van Leuven. Het verhaal van een Feniks. Leuven, Universitaire Pers, 2003, p. 22 et suivantes.

(9) Pour une analyse détaillée des relations complexes et parfois difficiles entre Herbert Hoover et Emile Franqui, voir : 
Liane Ranieri, Emile Francqui, ou l'intelligence créatrice : 1863-1935. Gembloux, Duculot, 1985. 

(10) Le même architecte sera responsable des pavillons J avenue Roosevelt en 1928 et de la cité Héger en 1931. Pour une étude globale du patrtimoine construit sur le campus du Solbosch, voir la note : Université libre de Bruxelles. Le campus du Solbosch. Inventaire du Patrimoine architectural, Bruxelles-Extensions Sud, en ligne.

Pour une étude complète sur l'histoire des Bibliothèques de l'ULB, voir :

Jean Pierre Devroey et Christian Brouwer, Bibliothèques : les Bibliothèques de l'Université Libre de Bruxelles depuis sa création et la Nouvelle Bibliothèque des Sciences Humaines. Bruxelles, Bibliothèques de l'Université libre de Bruxelles, 1995,  et plus particulièrement pp. 38-40.

(11) Hilda Kessels, La Bibliothèque de l'Université Libre de Bruxelles. In - Revue de Bibliothèques, Paris, 1928, pp.302-315.

Voir également :

Henry Dupuis, Krzysztof Pomian et Isabelle Van Den Broeke (éds.), 14-18 c’est notre histoire. Bruxelles, Tempora – Musée de l’Europe, 2014, pp.103-150.

Chantal Kesteloot et Bruno Benvindo, Bruxelles ville occupée 1914-1918. Bruxelles, GEGES -Renaissance du Livre, 2016.

Laurence Van Ypersele, Emmanuel Debruyne et Chantal Kesteloot, Bruxelles, la mémoire et la guerre (1914-2014). Bruxelles, la Renaissance du Livre, 2014.

Stéphane Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson, Sortir de la Grande Guerre-Le monde et l'après 1918. Paris, Tallandier, 2015.

Catherine Gauthier et Gonzague Pluvinage, Deuil, souvenir et folklore. Quand Manneken-Pis commémore les soldats de la Grande Guerre. In -Cahiers Bruxellois–Brusselse Cahiers, 2014, vol. 46, no 1F, pp. 63-71.

Gonzague Pluvinage, Exposition 14-18 Bruxelles à l’heure allemande: la vie quotidienne sur le «front» de l’arrière à Bruxelles et en Allemagne, une histoire comparée de la Première Guerre mondiale. In-Cahiers Bruxellois–Brusselse Cahiers, 2015, vol. 47, no 1, pp. 453-457.

Jan Naert, L’épuration des bourgmestres belges après la Première Guerre mondiale (1918-1921). In : En territoire ennemi Expériences d'occupation, transferts, héritages (1914-1949).  Ed. James Connolly et al.,  Villeneuve d’As, Presses Universitaires du Septentrion, 2018, pp. 58–79. 

Laurence Van Ypersele, Au nom de la Patrie! A mort les traîtres. La répression des inciviques belges de 1914 à 1918. In -Histoire@ Politique, 2007, no 3, pp. 1-16.

Peter Scholiers, The policy of survival : food, the State and social relations in Belgium, 1914-1921.
In - The Origins and Development of Food Policies in Europe published by John Burnett and Derek J. Oddy. London, New York (NY),   Leicester University Press, 1994, pp.39-54.

Sophie De Schaepdrijver, A Civilian War Effort: the Comité National de Secours et d’Alimentation in Occupied Belgium, 1914-1918. In - Remembering Herbert Hoover and the Commission for Relief in Belgium. Proceedings of the Seminar on the Humanitarian Work and Legacy of Herbert Hoover held at the University Foundation on October 4, 2006. Bruxelles, 2007. pp. 24-37.

Serge Jaumain et Wanda Balcers, Bruxelles 1910: De l’exposition universelle à l’Université. Bruxelles, Racines,  2010.

« En avril 1910, le Solbosch, futur campus de l'Université libre de Bruxelles, accueillait une prestigieuse exposition universelle, aujourd'hui largement oubliée par la mémoire collective. Pourtant, près de 13 millions de visiteurs belges et étrangers sillonneront les allées de cette impressionnante manifestation dédiée aux nations, à leur culture et à leurs entreprises.

Au-delà du succès populaire, l'exposition de 1910 joua un rôle essentiel dans l'urbanisation de nouveaux quartiers de l'est de la ville. Si les bâtiments furent entièrement démontés dès la fin de l'événement, un peu plus tard, au début des années 1920, l'avenue des Nations (rebaptisée avenue Franklin Roosevelt après la Seconde Guerre mondiale) fut prolongée jusqu'à l'hippodrome de Boitsfort, facilitant l'implantation de prestigieuses demeures. Les terrains libres du Solbosch attirèrent aussi l'attention des autorités de l'ULB, lorsque celle-ci fut forcée de quitter le centre-ville. »

Voir enfin le numéro de novembre 2018 de la Revue Nouvelle qui consacre un dossier à la Première Guerre mondiale : Geneviève Warland, La Grande Guerre. Paysages, mémoires et représentations. In – La Revue Nouvelle, 2018, n°7, pp.30-32.







mardi 16 octobre 2018

Josepha Joteyko : la première femme chef de travaux à l’ULB.

Józefa  Franciszka  Joteyko, dite  aussi  Joséphine ou Josepha naît en 1866 dans l’actuelle Ukraine, au sein d’une famille aisée de propriétaires terriens polonais. Les bases de son éducation lui sont délivrées à domicile, car à cette époque la Pologne est  sous administration russe et les cours se donnent dans cette langue, ce qui heurte la sensibilité familiale. Arrivée au terme de sa formation secondaire, elle parvient à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études supérieures. Ce choix personnel signifie qu’il lui faut partir à l’étranger car les études universitaires, dont l’accès est strictement contingenté, sont interdites aux femmes. Ce sera la Suisse, et particulièrement Genève, où elle retrouve un oncle maternel. A l’Université, elle va étudier les sciences naturelles, de 1886 à 1888, et obtenir son baccalauréat. (1) 

http://homiki.pl/index.php/2011/11/jzefa-joteyko-nie-zaoya-rodziny/
Josepha Joteyko jeune, date non précisée - Licence Créative Commons

Durant ce séjour, la jeune Josepha Joteyko prend son autonomie et assume un changement d’apparence et de mode de vie : vêtements sobres et cheveux coupés court, elle porte des lunettes et fume sans se cacher, ce qui détonne à cette époque pour une jeune fille issue de la bonne société. Elle partage sa vie avec Michalina Stefanowska, son ainée de 10 ans, qui est à la fois  sa compagne et sa collaboratrice. A la mort de son père, Josepha Joteyko perd une partie des ressources qui jusque-là lui permettaient de vivre confortablement. En 1890, Josepha et Michalina déménagent à Paris. Là-bas, Michalina Stephanowska travaille à son doctorat en physiologie, tandis que Josepha Joteyko poursuit sa formation en Faculté de Médecine où elle obtient le titre de docteur en 1896 avec un travail consacré à la fatigue musculaire. 

A son tour elle s’intéresse à la recherche dans le domaine de la physiologie. Pendant un temps cependant, elle s’établit  à son compte dans un cabinet privé mais découvre rapidement que l’exercice de la médecine libérale ne lui convient pas. Elle est alors âgée de 32 ans.

Josepha Joteyko à la soutenance de sa thèse de Doctorat - Licence Creative Commons

Une occasion se présente lorsque son amie décroche un poste temporaire à l’Institut de Physiologie que Solvay a fait construire à Bruxelles. A cette époque, de nombreux étudiants issus des pays de l’Est viennent à Bruxelles suivre une formation universitaire qui reste inaccessible chez eux en raison de discriminations liées au sexe et à la religion. C’est ainsi que l’on compte un nombre significatif de jeunes femmes issues de ces pays à Bruxelles. 

Josepha Joteyko à Bruxelles - Collection des Archives de l'ULB

Josepha Joteyko décide de suivre le même chemin. Arrivée à Bruxelles, elle se lance avec enthousiasme dans les travaux entrepris à l’Institut. De conception moderne, particulièrement bien équipé conformément aux souhaits de son mécène, Ernest Solvay, l’Institut attire au parc Léopold des scientifiques qui viennent s’installer dans la capitale prospère de la Belgique.

Si l’endroit est accueillant et procure à ses usagers d’excellentes conditions pour mener à bien leurs recherches, il ne fournit aucun emploi fixe. Afin de subvenir à ses besoins, Josepha Joteyko enseigne, dès 1898, la psychologie expérimentale à la Faculté des Sciences de l’ULB au sein du laboratoire Kasimir. 
Elle y développe une recherche autour de la psychophysiologie. En 1903, soit cinq ans après son arrivée, elle est nommée chef de travaux et accède à la direction du laboratoire. C‘est la première fois dans l’histoire des sciences qu’une femme accède à ce genre de responsabilité dans le monde académique international.

En parallèle, elle participe aux travaux de l’institut Solvay dans le laboratoire d’énergétique et à l’Institut de Sociologie. Elle y développe une recherche sur la fatigue et l’énergie physique et mentale dont le but, conformément aux idées exprimées par Ernest Solvay, est de contribuer à optimiser la productivité dans l’industrie et dans la société sur des bases qui se veulent scientifiques.  Les projets de réforme sont élaborés en fonction des connaissances de l’époque qui explorent de nouvelles disciplines et dessinent le contour de nouveaux champs du savoir.

Bâtiment financé par Solvay au parc Léopold - Collection des Archives de l'ULB

Un ami de Solvay, le professeur Hector Denis, remarque Josepha Joteyko et la prend sous sa protection.  Hector Denis est un homme influent. Il est à la fois docteur en Droit et docteur en Sciences de l’ULB, dont il est devenu le recteur de 1892 à 1894. Dans le domaine des idées, Hector Denis est un disciple de Condorcet, d’Auguste Comte et de Proudhon. Positiviste convaincu, il croit au progrès de l’humanité par la voie de la réforme de la société en s’appuyant sur une approche fondée sur des idées scientifiques. A ce titre, il est actif au sein du Parti Ouvrier Belge. Hector Denis est aussi un ardent défenseur de l’enseignement public et de la cause des femmes aux côtés de Marie Popelin et d’Henri La Fontaine. Il fonde en 1897 l’Institut des Sciences sociales financé par Solvay. Il en sera un des trois directeurs avec Guillaume Degreef et Emile Vandervelde. Dans ce cadre, il participe aux sessions de travail qui se tiennent juste à côté de la rue des Sols, dans l’hôtel Ravenstein et ce jusqu’en 1902, année où le mécène Solvay modifie son projet qu’il réorganise pour en faire l’Institut de Sociologie dirigé cette fois par Émile Waxweiler. (2)

Hector Denis (1842-1913) - Collection des Archives de l'ULB
Hector Denis est un adepte d’une approche quantitative des sciences sociales. Il est aussi un membre assidu du Conseil supérieur du Travail depuis sa création ainsi que du parlement belge.
Il a rapidement décelé les qualités de Josepha Joteyko tant dans sa production scientifique en tant que chercheuse, que dans ses capacités organisationnelles. C’est pourquoi il cherche à la stabiliser dans une position rémunératrice qui lui permette de continuer ses travaux. En effet, dans ces années-là, Josepha Joteyko travaille avec acharnement : elle publie études et articles en grand nombre et démontre parallèlement un sens relationnel de l’autopromotion dans ses entreprises. 
En 1903 elle participe à Bruxelles au Congrès International d’Hygiène et de Démographie avec une contribution sur la question de la fatigue. Avec d’autres participants renommés, elle se situe à l’avant-garde de la réflexion qui débouchera bien plus tard sur des mesures de réformes dans le champ social. (3)

A l’âge de 40 ans, elle dispose en 1906 d’un curriculum vitae impressionnant qui comprend plus de 100 publications ainsi que divers prix et fonctions honorifiques, dont la présidence de la Société Belge de Neurologie en 1905,  la présidence du premier Congrès belge de psychiatrie et enfin le premier poste de membre correspondant attribué à une femme à l’Académie royale de médecine de Belgique. (4) 
Son apport personnel se situe également dans une approche matérialiste de la psychologie, et dans des études quantitatives et mathématiques de plusieurs domaines dans le champ de la physiologie humaine. Ses travaux sont lus et intégrés dans l’enseignement en Europe, mais aussi aux États-Unis comme elle aime à le rappeler. Cette influence perdurera longtemps après son séjour à Bruxelles.

En 1906, Michalina Stefanowska qui ne brûle pas de la même ambition que Josepha Joteyko décide de retourner s’établir en Pologne où elle devient la directrice d’une école secondaire pour filles.
La dernière contribution scientifique du couple de médecins est un ouvrage intitulé "Psychologie de la douleur", publié en 1909.

Caricature d'Hector Denis en couverture du magazine "Pourquoi Pas ?"- Collection des Archives de l'ULB
Hector Denis de son côté cherche une solution durable pour retenir Josepha Joteyko car il craint que cette dernière ne quitte la Belgique.
Il parvient à ce qu’elle présente sa candidature comme enseignante à l’École normale du Hainaut. Elle y est nommée et va  travailler dans cet emploi stable afin de donner des cours de psychologie expérimentale aux futurs enseignants de Mons et Charleroi. (5) 
Une fois de plus, Josepha Joteyko va démontrer  à ce poste des capacités d’adaptation et de travail remarquables. Au départ, elle était peu versée dans la pédagogie et l’éducation, préférant la recherche fondamentale. Ce changement professionnel, qui accompagne dans sa vie privée la rupture avec Michalina Stefanowska, lui permet de se reconvertir, en élargissant ses centres d’intérêt sans pour autant renier ses premières recherches. Elle reste simultanément active à Bruxelles où elle enseigne la physiologie expérimentale.

Le reste de ses efforts porte désormais sur l’étude des enfants et elle devient l’ardente propagandiste d’une nouvelle discipline : la pédologie qui consiste en  l'étude de la physiologie et de la psychologie des enfants. 
En tant qu’organisatrice hors pair, elle va s’investir dans l’institutionnalisation de cette spécialisation naissante. Elle fonde en 1908 une publication scientifique, la Revue Psychologique, qui se consacre à la psychologie et au développement de l’enfant, revue qu’elle dirigera jusqu’en 1913. (6) 

C’est à cette époque également qu’elle se lie avec Varia Kipiani, une jeune scientifique d’origine géorgienne, secrétaire de rédaction de la Revue Psychologique. Elles publient plusieurs contributions originales pour défendre de manière à la fois militante mais aussi documentée, fidèle à leur approche scientifique habituelle, la cause du végétarisme dont elles sont adeptes. (7) 

https://www.todocoleccion.net/fotografia-antigua-tarjeta-postal/fotografia-dra-ioteyko-su-discipula-varia-kipiani-c-1910~x135315318
Photo - carte postale de Josepha Joteyko (assise) et Varia Kipiani vers 1910. - Collection privée.

Josepha Joteyko est en contact avec tout ceux qui comptent comme penseurs dans le domaine de la pédagogie, et notamment Ovide Decroly qu’elle a côtoyé dans le Bruxelles bouillonnant de la Belle Epoque, milieu intellectuel internationaliste par excellence (8) où entre Université Libre et Université Nouvelle, se croisent les tenants du libéralisme progressiste et les partisans du jeune socialisme naissant. (9) 
Decroly et Joteyko ont chacun développé une pensée orientée vers la recherche d’une pédagogie à la fois rationnelle et moderne (10)  qui souhaite se distinguer et se détacher du passé considéré dans ce domaine comme entaché d’une approche et de méthodes  aussi dogmatiques que non scientifiques. (11) Il faut noter cependant au regard de l’histoire de la discipline, que dans son approche, Josepha Joteyko intègre sans sourciller la craniométrie ou la physiognomonie, au titre de sciences auxiliaires, car contribuant à l’évaluation des aptitudes des enfants selon son point de vue. (12) 

Dès 1909, elle met également en place à Bruxelles un cours d’été pour les enseignants : le séminaire de pédologie. Elle organise ensuite le premier Congrès International de Pédologie qui aura lieu à Bruxelles en 1911 et réunira quelques 500 délégués représentants 20 pays différents. Enfin en 1912, elle fonde une structure d’enseignement indépendante qu’elle baptise la Faculté Internationale de Pédologie qui ne survivra pas à la Première Guerre mondiale. Varia Kipiani y seconde Josepha Joteyko comme assistante au laboratoire de pédologie. 
Grâce à son dynamisme et à son réseau de relations, Josepha Joteyko parvient à attirer à la fois les subsides de financement de généreux mécènes et les experts en psychologie qui viennent à Bruxelles dispenser leurs enseignements ou qui acceptent de recevoir dans leurs institutions respectives les étudiants qu’elle leur envoie.
Il n’en reste pas moins que cette initiative privée, de petite taille, demeure en lisière du monde académique institué. De plus, sa population, constituée pour moitié d’étudiants polonais, trahit la position marginale de Josepha Joteyko en Belgique. Elle compte aussi pas mal de détracteurs parmi le monde académique masculin qui voient d’un mauvais œil le dynamisme de cette femme hors norme venant les bousculer dans leur domaine de compétence. Il est vrai aussi qu’elle publie et republie souvent autour des mêmes travaux de recherche, y compris dans la revue qu’elle dirige.

Un homme tel que Georges Dwelshauvers qui avait par sa thèse en Philosophie et Lettres secoué l’ULB en 1890, refuse que Josepha Joteyko lui succède comme chroniqueur dans une revue culturelle : il exprime des idées peu amènes sur sa collègue dont il défendra pourtant ensuite les projets scientifiques bien que tout sépare ces deux intellectuels. De même, elle est tenue en piètre estime aussi par l’entourage politique de l’échevin de l’Instruction Publique de la ville de Bruxelles : on lui reproche d’être une intrigante. (13) 

Josepha Joteyko dans la force de l'âge - Collection privée

Les souvenirs du Dr Armand Colard, témoignage d’un ancien étudiant au début du XXe siècle et publié en 1956 dans le bulletin de l’Union des Anciens Etudiants, nous présentent un portrait haut en couleur. Josepha Joteyko est décrite comme « replète comme une Mamouchka, myope comme une taupe.»  Ses années de séjour à Bruxelles  ont vu sa physionomie changer. Elle était « l’image de la candeur naïve. Proie facile désignée à la turbulence estudiantine et au manque de pitié commun à notre âge ». Elle enseigne au Palais Grandvelle  où son « débit incertain d’étrangère, truffé de malapropismes rendait plus obscure encore l’expression d’une pensée qui nous semblait confuse » (14) Dans le cadre de ce cours facultatif en psychologie appliquée, elle avait bien du mal à affronter « les rires et les quolibets qui fusaient à chaque instant ». Tandis que son assistante « Mademoiselle Stephanowska trépignait d’impatience et de fureur mal contenue». (15) Ce portrait résume les réticences dont Josepha Joteyko a fait l’objet : femme, étrangère, scientifique matérialiste. 

Après ses études sur la fatigue et sur la douleur qui l’occupent de 1898 à 1906, elle s’intéresse ensuite à la pédagogie pour les raisons évoquées plus haut. Dans les deux cas son entreprise cherche à dégager un modèle mathématique en partant de la collecte de données empiriques, la mesure à l’aide d’appareils scientifiques et l’enregistrement par des prises de vue photographiques afin d’aboutir à  l’analyse des résultats au moyen de graphiques et tableaux qui synthétisent les données.
Clairement, à cette époque marquée par le positivisme et le scientisme, on est confronté à une approche épistémologique matérialiste qui tend à appliquer aux jeunes sciences sociales en formation, la méthodologie de sciences biologiques. Josepha Joteyko développe une pensée critique sur le système scolaire (16) ou elle défend des positions marquées par un déterminisme biologique modéré, tandis que d’autres à la même époque défendront des positions nettement  plus critiquables car tenant de l’eugénisme social. (17) 

Spécialisée dans ses études sur la mesure de la fatigue, elle participe également aux enquêtes coordonnées par Émile Waxweiler au sein de l’Institut de Sociologie consacrées aux ouvriers et aux conditions du travail mécanisé. Dans l’idée qui anime les participants à ce genre d’enquête de terrain, il est important de procéder à de nombreuses mesures afin d’aboutir à « une vision objective et rationnelle » basée sur la science car c’est à ce prix que l’on parviendra à déterminer les politiques optimales dans l’organisation du travail.
Les problèmes sociaux traversés par le monde industriel trouvent ainsi à ses yeux leurs origines dans des questions psychologiques, au sens où à l’époque Josepha Joteyko conçoit sa propre discipline,  une psychologie étroitement liée à la médecine comme un sous-domaine de la physiologie. Les tensions qui caractérisent la belle époque expriment tant des antagonismes politiques au point de vue social (local, national, mais aussi international) que des antagonismes scientifiques au sein d’un monde académique divisé. (18) 
De ce point de vue, elle s’inscrit pleinement dans les idées en pointe de son temps dont l’énergétisme, si cher à Ernest Solvay. Il s’agit  d’une approche progressiste et réformiste (certains critiques soulignent aussi le paternalisme de la démarche) qui a pour ambition de remodeler la société sur des bases « scientifiques ». 
C’est ce qu’elle expose dans son ouvrage intitulé « La science du travail et son organisation » dans lequel elle adopte une position critique du taylorisme. Le  temps de travail doit pouvoir varier d’un domaine à l’autre en fonction de la nature spécifique de chaque profession et la limitation de ce temps de travail doit résulter d’une approche mesurée et rationnelle,  se fonder sur une approche scientifique. Enfin, ceci la conduit à rejeter la standardisation excessive des tâches visant à simplifier et à réduire le coût de chaque étape de production. Pour Josepha Joteyko, l’être humain n’est pas réductible à une machine aussi sophistiquée soit-elle. Dans son approche, elle entend tenir compte des variations de motivation et des aptitudes individuelles. On se situe là aux prémices de ce qui deviendra ensuite un modèle dominant : le développement et la généralisation des tests psychotechniques ainsi que la psychologie du travail.

Josepha Joteyko est fermement attachée au caractère interdisciplinaire et aux idées  progressistes en vigueur dans l’orbite du milieu universitaire bruxellois de l’époque (19). Féministe convaincue, elle défend le principe d’une plus juste place pour la femme dans la société, que ce soit dans le monde du travail, de l’éducation ou dans la sphère privée. A ce sujet, elle défend avec fermeté le célibat au féminin comme une nécessité émancipatrice. 
Si elle partage une vision idéalisée de l’univers du travail, et témoigne d’une sympathie sincère bien que naïve, disent certains, envers les aspirations des associations ouvrières du temps, elle n’en conserve pas moins un sentiment de supériorité élitiste dû à son parcours académique. Elle est convaincue, avec Hector Denis, qu’un encadrement et une limitation des heures de travail conduira non à une baisse de la productivité, mais à une augmentation de celle-ci par une gestion plus efficiente de l’énergie humaine. (20) 
Josepha Joteyko va aussi adopter, dans la partie de son œuvre consacrée à l’éducation, une méthodologie expérimentale et quantitative comparable à ses premiers travaux. L’approche sera la même : mesurer, standardiser, quantifier, présenter les résultats en graphiques et tableaux de manière à optimiser les méthodes.

Lorsque survient la Première Guerre mondiale, Josepha Joteyko se retrouve dans une position précaire et délicate. Elle quitte Bruxelles en 1915 pour s’installer à Paris en compagnie de son amie Maria Gzegorzewska. Dans la capitale française, elle poursuit ses travaux de recherche. Son activité scientifique constante lui vaut d’être appelée en 1916 à assumer une charge d’enseignement au prestigieux Collège de France. Elle est la première femme à recevoir cet honneur qui rétrospectivement, apparaît comme le couronnement d’une vie entièrement consacrée à la recherche et à l’enseignement. Elle assure également en 1918 une charge d’enseignement en pédologie et psychologie expérimentale à l’Université de Lyon.

Maria Gzegorzewska - Collection Archives de Pédagogie Spécialisée Polonaise - Licence Creative Commons

Les accords de paix signés à Versailles en 1919 voient la Pologne renaître de ses cendres en retrouvant l’indépendance de son territoire. Josepha Joteyko décide alors de retourner dans sa patrie afin d’apporter sa contribution à son redéploiement. Elle enseigne la physiologie à la Faculté de Médecine de Varsovie et participe également à la formation des enseignants du primaire en s’appuyant sur les acquis de son expérience belge. Ce faisant, elle participe au renouveau des méthodes dans son pays tout comme son amie qui fut aussi son étudiante, Maria Gzegorzewska. Cette dernière est considérée en Pologne comme la pionnière dans le domaine de « l’éducation spécialisée », à l’instar de son homologue belge Decroly. Il convient de noter cependant que le choix de Maria de se spécialiser dans ce domaine au faible prestige académique revient à s’investir dans un champ disciplinaire où la concurrence masculine était inexistante, bref à prendre la place « appropriée pour une femme », celle dont personne n’aurait voulu… (21) 
C’est avec une énergie débordante et son caractère entier que Josepha Joteyko continue de son côté à travailler et à publier, désormais essentiellement en langue polonaise pour soutenir la diffusion de ses idées. Atteinte d’une maladie du foie, elle décède en 1928 à l’âge de 62 ans.

La tombe de Josepha Joteyko surmontée d'un obélisque au cimetière de Varsovie - Licence Creative Commons

Josepha Joteyko laisse une œuvre considérable marquée par l’enthousiasme des pionniers confrontés à l’exploration de nouveaux champs disciplinaires. La Première Guerre mondiale et la période qui suivit ont vu évoluer les disciplines vers d’autres directions et bien plus de complexité que ses premiers écrits auraient pu le laisser supposer. Ainsi, le conflit sonne le glas de la pédologie en tant que discipline, bien que le monde académique accueille ensuite en son sein la pédagogie en conservant les acquis de la méthode expérimentale, mais sans Josepha Joteyko.

L’importance de Josepha Joteyko et son influence scientifique restent à tenir en compte pour qui s’intéresse au bouillonnement des idées à Bruxelles au tournant du XXe siècle. Son empreinte sur des questions et des méthodes mathématiques au prestige académique fort, entièrement dominées par des hommes, est un sujet d’étude pour une approche de l’histoire des sciences intégrant la question du genre.  

Enfin, il demeure l’idée sincère qui traverse toute son œuvre : une profonde aspiration à contribuer au progrès de l’humanité par la conquête de la liberté que seule pouvait garantir à ses yeux l’usage des mesures et de la méthodologie importés du domaine des sciences biologiques dans le domaine des sciences humaines.  Dans ces  deux champs, en tant que femme, libre et indépendante, elle a plus que prouvé ses compétences tout au long de sa carrière. (22) 

Pour en savoir plus : 

(1) Eliane Gubin et Valérie Piette, Emma, Louise Marie : l’Université de Bruxelles et l’émancipation des femmes. Bruxelles, ULB, 2009, pp.106-108.



(4) Kaat Wils, Le génie s’abritant sous un crâne féminin ? la carrière belge de la physiologiste et pédologue Iosefa Ioteyko. In – Jacqueline Carroy et Al. Les femmes dans les sciences de l’homme. Paris, 2005, pp. 49-67. et particulièrement ici page 52.

(5) Eliane Gubin et Valérie Piette, Op. Cit.,  p.107.


(7) Kaat Wils, Op. Cit., p. 56.


(9) Kaat wills et Anne Rasmussen, Op. Cit., p. 1284.

(10) Kaat Wils, Op. Cit., p. 49.

(11) Kaat Wils, Op. Cit., p. 51.

(12) Kaat Wils, Op. Cit., p.54.

(13) Kaat Wils, Op. Cit., p. 57.
Voir aussi sur cette période et Dwelshauvers la digithèque Histoire de l'ULB.

(14) Armand Colard, Vie universitaire d'hier...et même d'avant-hier : La Science du travail que j'ai connue en 1907 : portrait. in – Bulletin de l’ Union des Anciens Etudiants de l'ULB (UAE), Bruxelles, n°236, janvier 1956, pp. 8-9, et particulièrement ici p.8.

(15) Idem, p.9.  

(16) Raf de Bond, Op. Cit., p.35.

(17) Ilana Löwy, "Measure, Instruments, Methods, and resluts" Jozefa Joteyko on Social Reforms and Physiological Measures. in - Gerard Jorland, Annick Opinel, George Weisz, Body Counts: Medical Quantification in Historical and Sociological Perspectives - Perspectives historiques et sociologiques sur la quantification médicale, McGill-Queen's Press - Montréal et Londres, 2005, pp.145-172,  et plus particulièrement ici page 160.

(18) Daniel Laqua et Al., Op. cit., p. 20.

(19) Kaat Wills et Anne Rasmussen, Op. Cit., p. 1291.

(20) Raf De Bond, Op. Cit., p.34.

(21) Illana Löwy, Op. Cit., p. 161.

(22)  Idem, p. 163.

Voir également sur Joteyko et des personnalités proches: 

Sylvain De Coster, Joteyko (Jozefa), in- Biographie Nationale, Académie Royale des Sciences des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, tome XXXV. col. 479-484.

Josepha Joteyko, Rapport quinquennal (1898-1903) sur les travaux du laboratoire psychologique Kasimir (Université de Bruxelles)  In -Annales et Bulletin de la Société royale des sciences médicales et naturelles de Bruxelles, 1903, n°5,pp. 1-20.

Josepha   Joteyko, Rapport sur les travaux du laboratoire de psychologie Kasimir. Rapport d’activités quinquennal sur les travaux du laboratoire de Psycho-Physioklogie. Bruxelles, 1903-1908.  Collection Archives de l’ULB.

Hector Denis, L’alimentation et la force. Bruxelles, 1887.

Hector Denis, De la limitation des heures de travail des mines.  In - RP, II, Bruxelles 1909, pp.37-53.

César de Paepe, l’hygiène des habitants. De l’excès de travail et de l’insuffisance de l’alimentation de la classe ouvrière. Gand, 1913.

Josepha  Joteyko,  Entrainement et fatigue d’un point de vue militaire. Bruxelles, 1905.

Josepha  Joteyko, L'Energétisme psychique: leçon d'ouverture du Cours de Psychologie Expérimentale donnée le 4 décembre 1905 au Laboratoire de psycho-physiologie de l'Université de Bruxelles. Liège, 1906.

Josepha  Joteyko, Importance de l'expérimentation dans l'étude des phénoménes psychiques: applications à l'éducation. Huy, 1906.

Josepha  Joteyko et Varia Kipiani,   Enquête scientifique sur les végétariens de Bruxelles: leur résistance à la fatigue étudiée à l'ergographie: la durée de leurs réactions nerveuses: considérations énergétiques et sociales. Bruxelles, 1907.

Josepha   Joteyko, Le mouvement pédologique. Liège, 1908.

Josepha  Joteyko, La productivité et la durée du travail. Bruxelles, Institut de Sociologie, 1922.

Wojciech Szot, Józefa Joteyko, elle n'a pas fondé de famille. Publié en ligne le 28-11-2011, URL : http://homiki.pl/index.php/2011/11/jzefa-joteyko-nie-zaoya-rodziny/ (en langue polonaise).
  

A propos du contexte scientifique de l'époque et de l'histoire des personnes et des idées : 

Anne Van Haecht, L'enseignement rénové, de l'origine à l'éclipse, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1985. Pages 98-99.

Marc Depaepe, Le premier (et dernier) congrès international de pédologie à Bruxelles en 1911. In – Bulletin de la Société Alfred Binet et Théodore Simon, 1987, vol. 87, pp.28-54.

Marc Depaepe, La pédologie comme base d’un monde meilleur. J. Joteyko et la science de l’enfant au début du XXe siècle. In – Yveline Fumat (éd.) Les enjeux éducatifs. Émergence-performance-récurrence. Montpellier, 1990, pp.211-235.

François Vatin,  Les « sciences du travail » : une tentative de résolution positiviste de la question sociale (1890-1914). In – Bulletin de psychologie, 2008/4, Numéro 496,  pp. 331 à 340.

Renata Siemienska, Women in Academe in Poland: Winners Among Losers, In - Higher Education in Europe, 2000, n°25:2, pp. 163-172.

Jean-Francois Crombois, Energétisme et productivisme. La pensée morale, sociale et politique d’Ernest Solvay. In – Andrée Despy-Meyer et Al. (ed.) Ernest Solvay et son temps. Bruxelles, 1997, pp.209-220.

Andrée Despy-Meyer, Didier Devriese,  Ernest Solvay et son temps. Bruxelles, Archives de l'ULB, 1997. Et plus particulièrement le chapitre intitulé : Ernest Solvay et Paul Héger. De la théorie à la pratique de la physiologie, pp.195-208.

Yveline Fumat, La socialisation des filles au XIXe siècle. In- Revue française de pédagogie, volume 52, 1980. pp. 36-46.

La manifestation Hector Denis, in – Revue de l’ULB, 1913, pp.156-164.

Tomasz  Fetzki, Les sources francophones de l'éducation spécialisée en Pologne dans le contexte du bicentenaire de la naissance d'Édouard Séguin. In - Psychologie clinique, 2013, N° 1, pp. 122-139.

Michel Coddens, La Belgique et la psychanalyse. Un rendez-vous manqué ? , in - L'en-je lacanien, 2012/2 (n° 19), p. 141-180. 

Eliane Gubin, 1846-1878 : Une Belgique libérale et bourgeoise. In – Esprit Libre, ULB, Septembre 2005, n°33.

Isabelle Stengers, La pensée d’Ernest Solvay et la science de son temps. In – Andrée Despy-Meyer et Didier Devriese (éd.), Ernest Solvay et son temps. Bruxelles, Archives de l’ULB, 1997, pp.149-164.

Kaat Wils,  De omweg van de wetenschap: het positivisme en de Belgische en Nederlandse cultuur, 1845-1914. Amsterdam University Press, 2005.

Notice biographique Maria GRZEGORZEWSKA dans les archives de l'UNESCO.

Fanny Lardot, Le laboratoire de pédagogie et de psychologie d'Angleur, vers un enseignement émancipateur pour tous ? in – Analyse, revue de l’IHOES, n°102, 17/12/2012, pp.

Sylvain Wagnon et Marcelle Le Boucher-Clarinval, Ovide Decroly et Alfred Binet : deux itinéraires aux racines de la pédagogie expérimentale et des sciences de l’Éducation, In - Recherches & éducations, n°5,  2011, pp.111-126.