Affichage des articles dont le libellé est Presse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Presse. Afficher tous les articles

mardi 23 mai 2017

"1914 Illustré" un magazine découvert dans nos collections

L’édition d’un magazine bruxellois soumis à la censure allemande.


L’entrée en guerre de la Belgique est marquée par l’arrêt quasi total de la publication des journaux, quotidiens ou hebdomadaires. Les rédactions sont désorganisées par l’avance rapide des troupes allemandes et par l’occupation progressive de toutes les grandes villes du territoire belge. Certains directeurs de journaux choisissent l’exil pendant qu’il en est encore temps. L’administration allemande prend la main et met en place, à tous les niveaux de la vie quotidienne, un système administratif très strict de contrôle et de censure. Les déplacements des civils belges sont limités et soumis à autorisation préalable de l’occupant qui instaure également un système de cartes d’identité. Circuler devient très difficile, alors que la Belgique est pourtant un pays pionnier particulièrement bien doté en infrastructures ferroviaires. Hélas, celles-ci sont réquisitionnées par l’occupant : priorité à l’effort de guerre. Dès lors, comment se tenir informé de ce qui se passe dans le pays, alors que l’on est confiné dans l’espace restreint de sa ville ou de son village ?

La Grand Place de Bruxelles en septembre 1914
Soucieux de démontrer leur supériorité, tant en nombre qu’en équipement, les soldats allemands prennent position et patrouillent dans tout Bruxelles. Ils s’installent ostensiblement dans les locaux du Parlement, du palais de justice et de l’administration.

Septembre 1914.
Afin de prévenir toute velléité d’agitation populaire, ils vont même jusqu’à installer un canon pointant sur les Marolles depuis l’esplanade du Palais de Justice.

Septembre 1914
La guerre s’installant dans la durée après l’offensive rapide de 1914, certains propriétaires privés cherchent spontanément une opportunité de placer leurs capitaux et de satisfaire à la demande d’un public friand de nouvelles en se risquant dans le domaine de l’édition, même s’il faut se soumettre à la censure. Ils se lancent dans la presse, sans parfois beaucoup d’expérience, ce qui explique la durée éphémère de certains titres.

Un jeune historien brillant y a consacré son mémoire de Licence en histoire en 1961 : il s’agit de José Gotovitch qui deviendra plus tard professeur à l’ULB et directeur du CEGES. Ce document, jamais publié, est pourtant fréquemment cité dans tous les travaux les plus récents. C’est pourquoi nous vous le proposons dans son intégralité sous forme numérique.(1)

L’occupant voit d’un œil bienveillant la reprise d’activité du secteur de la presse dans ses rapports envoyés à Berlin. En effet, c’est un signe de maîtrise de sa mainmise administrative: On dirait aujourd’hui  de normalisation (2).


Censure et police politique.


Cette surveillance active est organisée par un diplomate allemand expérimenté : le  Baron Oscar von der Lancken-Wakenitz (1867–1939), chef du «département politique». Il est l’adjoint direct du Gouverneur général de la Belgique, le général et Baron Moritz von Bissing, jusqu’au décès de ce dernier le 18 avril 1917.

Conservatoire de Bruxelles en avril 1917.  

Qui était cet aristocrate diplomate ?


Henri Pirenne a dit de ce personnage influent qu’il était : « un homme du monde instruit, diplomate de mérite et aussi humain que son devoir le comportait ». (3) 

Après une formation universitaire où il apprit notamment à maîtriser la langue française, Oscar von der Lancken servit un temps dans l’armée, comme il est alors d’usage dans les familles nobles, avant de rejoindre le corps diplomatique, de 1892 jusqu’à la fin de sa vie active.

Sa correspondance diplomatique avec Berlin a fait l’objet d’une édition critique qui constitue une source de première main très utile sur toutes les questions relevant de l’administration allemande durant le conflit. Nous ne manquerons pas d’en exploiter les ressources dans des billets ultérieurs portant sur les tractations discrètes pour trouver une issue au conflit qui s’enlise, ou encore sur la mise en œuvre de la «Flamenpolitiek» et le découpage administratif de la Belgique.(4)

En temps de guerre, les règles de la censure sont strictes et tombent sous le sens, hier comme aujourd’hui. Elles visent à la suspension de toute information qui pourrait revêtir un caractère stratégique portant sur la gestion des forces armées, sur la présence, le nombre et l’état des troupes allemandes qui transitent entre le front et les villes étapes ainsi que sur l’issue réelle des combats (pertes réelles, blessés, etc.). (5)

Les informations publiées dans les nouveaux journaux se doivent en outre de respecter le dessin politique allemand : « persuader la population belge de l’imminence de la victoire allemande, isoler la Belgique de son gouvernement (réfugié au Havre), éliminer toute critique vis-à-vis de la politique allemande et toutes nouvelles susceptibles d’attiser la haine contre l’occupant et, enfin, préparer l’opinion publique aux solutions envisagées par les Allemands sur l’avenir de la Belgique » (6), interdire tout propos en provenance des Forces de l’Entente relatifs à des événements qu’ils soient sociaux, politiques, scientifiques ou artistiques.  Le seul prestige doit revenir à l’Allemagne et il convient de présenter de manière positive toutes les décisions ou actions du régime d’occupation.

« De plus, la suspension des autorisations de paraître ou l’arrêt des fournitures de papier offrirent aux Allemands un droit de vie et de mort sur la totalité de la presse censurée » (7)

Il faut noter qu’il existera en parallèle une presse clandestine qui parvient parfois à échapper à l’occupant. Notons ainsi la naissance en février 1915  de La Libre Belgique, dont l’histoire est bien documentée.(8) L’équipe rédactionnelle de ce journal bruxellois est essentiellement catholique, il paraîtra à un rythme hebdomadaire jusqu’à la fin de la guerre. 
Il n’aura de cesse de raviver le sentiment d’indépendance nationale (9) dans la lignée des propos exprimés par le Cardinal Désiré Joseph Mercier (1851-1926) et de sa lettre pastorale « Patriotisme et endurance »  où il déclare sans ambiguïté aucune à l'occasion des fêtes de noël : « Je  considère comme une obligation de ma charge pastorale, de vous définir vos devoirs de conscience en face du Pouvoir qui a envahi notre sol et qui, momentanément, en occupe la majeure partie. Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime. Et, dès lors, dans l'intime de votre âme, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni obéissance. L'unique Pouvoir légitime en Belgique est celui qui appartient à notre Roi, à son gouvernement, aux représentants de la nation. Lui seul est pour nous l'autorité. Lui seul a droit à l'affection de nos cœurs, à notre soumission ».(10)

Au plus haut de son activité clandestine le tirage de la Libre Belgique atteindra les 20 000 exemplaires, malgré les tentatives allemandes du « département de police B » et de sa douzaine d’enquêteurs expérimentés d’y mettre fin. (11) Le soutien apporté à ces publications et l’audace des imprimeurs  n’étaient pas sans risques : pour les Allemands, ce type d’activité était considéré comme un acte de « trahison de guerre » passible de lourdes peines de travaux forcés. Plusieurs personnes furent ainsi condamnés jusqu’en 1918. La simple détention d’un exemplaire et, plus grave encore, la distribution de tout journal clandestin étaient aussi sévèrement punies.(12)


Un hebdomadaire illustré et censuré.


Venons-en maintenant à l’hebdomadaire 1914 Illustré : revue hebdomadaire illustrée des actualités universelles. Cet hebdomadaire a été publié à Bruxelles par Les Imprimeries Réunies.
Le n°1 est publié en août 1914, à la fin de l’année le magasine deviendra 1914-1915 Illustré et, la guerre se poursuivant, 1914-1916 puis 1914-1917 illustré.

L’essentiel des illustrations de ce billet ainsi que de nombreuses autres publiées dans ce blog en sont extraites.(13) 

Le Service de livraison de l'hebdomadaire. Notez l’usage, courant à l’époque,  de chiens comme force de traction animale. Nous attirons aussi votre attention sur le texte.



Cet hebdomadaire largement illustré (parfois en doubles pages) compte en moyenne huit à douze pages A4. Il propose au lecteur des vues des cités et des régions touchées par le conflit, de la mer du Nord aux confins orientaux. C’est l’occasion de proposer des actualités et des reportages exotiques, qui mettent en valeur le pittoresque et l’insolite: des paysans, mais aussi des têtes couronnées; des bâtiments populaires ou des monuments remarquables ; des scènes de la vie quotidienne des soldats allemands ou des prisonniers qu’ils ont fait ; des explications techniques sur les armes (notamment l’artillerie qui sera intensivement déployée et utilisée sur tous les fronts) et la technologie en développement (observation aérienne et débuts de l’aviation) :  tout est utile et réaffirme à grand renfort d’images les objectifs assignés par le service de propagande. A savoir : mettre en valeur la supériorité de la « nation germanique ». Edité à Bruxelles, le magasine comporte toujours une page d’actualités locales qui nous renseignent sur la vie quotidienne de la capitale sous l’Occupation. De temps à autre, on verra apparaître aussi des  « récits édifiants  et moralisateurs » ou encore de véritables romans feuilletons sans rapport avec la guerre : il faut bien distraire les lecteurs. 

La vitrine du magasin principal en 1916.

Toutefois, von der Lancken le souligne dans ses rapports dès 1915, l’hebdomadaire qu’il déclare comme « soutenu par des capitaux français », posera des soucis à la censure sans que la nature de ces derniers ne soient explicités. (14)

Petit métier de rue.
On sait que l’Occupation a donné lieu à des réactions patriotiques inventives et à des interprétations caricaturales qui font la part belle à la «zwanze» typiquement bruxelloise. Tantôt le caricaturiste reproduit un Manneken-Pis qui se soulage sur les bottes d’un officier ennemi, ou bien on représente Adolphe Max sous les traits d’un Saint Michel terrassant le dragon qui orne la flèche de l’hôtel de ville, à cette différence près que le dragon porte un uniforme allemand.(15) 

Dès lors, l’ironie du choix de la gravure classique de Rubens ne peut que faire sourire le lecteur d'aujourd’hui comme ce fut probablement le cas à l’époque. Sous couvert de message religieux, comme le souligne la légende, non sans malice, l’allusion  est comprise par tous, sauf par la censure qui a laissé passer.

Reproduction d'une gravure de Saint Michel par Rubens 


A l’issue de la guerre, on verra renaître la parution de quasi tous les titres d’avant-guerre avec un esprit patriotique renforcé, tandis que disparaîtront les titres qui étaient nés entre 1914 et 1918 et s’étaient accommodés de la censure.
On assistera également à un fort mouvement de réprobation, tant dans la population que dans le milieu professionnel (16), à l’égard de certains journaux et de ses journalistes « embochés » - notez le jeu de mot - ce qui donnera lieu à des poursuites et à des procès pour ceux qui s’étaient montrés trop zélés dans leur collaboration complaisante, que celle-ci soit active ou passive. (17)

Références :

(1) José Gotovitch, Contribution à l’histoire de la presse censurée. 1914-1918, Mémoire de Licence inédit, Bruxelles, ULB, 1961.

(2) Michaël Amara et Hubert Roland, Gouverner en Belgique Occupée.  Oscar von der Lancken-Wakenitz – Rapports d’activité 1915-1918- Édition critique- À l’initiative de M. Dumoulin et J. Gotovitch. Bruxelles, Peter Lang, 2004, page 48.

(3) Henri Pirenne, La Belgique et la guerre mondiale, Paris/New haven, 1928, p.107

(4) Amara et Roland, op.cit. 

(5) José Gotovitch, op. cit., p.82

(6) Amara et Roland, op.cit. , p.49 
Les règles de la censure appliquées par les allemands sont reprises en détail dans les annexes du Mémoire de José Gotovitch,  pp.280-284

(7) Idem, p.88

(8) Pierre Goemaere, Histoire de la Libre Belgique clandestine. Bruxelles, 1919.
Ce livre, riche en anecdotes, raconte notamment comment un exemplaire fut déposé sur le bureau du Général von Bissing. Il faut dire que les rédacteurs avaient donné comme fausse adresse du siège d’édition, celle de la Komandantur. Pour les historiens une table des articles publiés est reproduite à partir de la page 117, augmentée  à partir de la page 137 par un « livre d’or » reprenant le nom et le rôle de toutes celles et ceux qui ont participé à cet acte de résistance.

(9) Jean Stengers et Eliane Gubin, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, Volume 2: Le grand siècle de la nationalité belge de 1830 à 1918. Bruxelles, racine, 2002.

(10) Patriotisme et Endurance. Lettre pastorale de S. E. le Cardinal D. J. Mercier ... au Clergé et aux fidèles de son Diocèse. (A l’occasion de la fête noël 1914). Texte intégral  et plus particulièrement la page 20.
Cette lettre  qui sera saisie donna lieu à un vive controverse avec le gouverneur von Bissing dont voici la reproduction :  http://uurl.kbr.be/1000680 
Les autres publications du cardinal Mercier en rapport avec la guerre sont référencées sur le site du CEGES. 

(11) Sophie De Schaepdrijver et Emmanuel Debruyne, Sursum Corda: the underground press in occupied Belgium, 1914–1918. In- First World War Studies, 2013, vol 4.1, pp.23-38 (et plus particulièrement la page 29).

Pour en savoir plus voir aussi la thèse de Doctorat suivante  :


(12) Amara et Roland, op.cit. , p.355-356. 

(13) 1914 Illustré : revue hebdomadaire illustrée des actualités universelles. Publié à Bruxelles par Les Imprimeries Réunies. (Documents reliés en trois tomes de 1914 à 1918 conservés à la bibliothèque de l’ULB).  

José Gotovitch ne le mentionne que dans les annexes de son mémoire de Licence, p. 269.

(14) Amara et Roland, op.cit. , p 117

(15) La question a  été particulièrement bien étudiée dans cet ouvrage : Serge Jaumain et Valérie Piette (Dir.), L'humour s'en va-t-en guerre: Bruxelles et la caricature en 14-18. Bruxelles, A.G.R., 2005

(16) Pierre Van Den Dungen, Les milieux de presse bruxellois pendant la Grande Guerre. Les Cahiers de La Fonderie, n°32 (Bruxelles en 14–18: La Guerre au Quotidien) 2005, pp. 15–20.

(17) José Gotovitch, op. cit., p.200-211.

Pour en savoir plus : le CEGES et les A.G.R. ont mis en ligne un site consacré à la presse de guerre avec une liste complète des publications  : https://warpress.cegesoma.be/fr/newspaper-list