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lundi 18 septembre 2017

Gabrielle Petit : Le destin tragique d’une femme engagée dans la résistance.

Dans notre précédent billet consacré à l’émancipation des femmes, nous avons retracé le cadre général de l’évolution de  la condition féminine pendant la première guerre mondiale. Nous vous proposons maintenant d’aborder un cas particulier, celui de la figure mémorielle de Gabrielle Petit.


Statue de Gabrielle Petit, Place Saint Jean à Bruxelles. Photo Adrien Antoniol, ULB.

Le destin de Gabrielle Petit (1893-1916) a marqué les esprits en Belgique par son caractère tragique et héroïque. 

Deux statues érigées en sa mémoire en 1923-24 à Bruxelles et à Tournai furent financées grâce à une souscription publique.  Elles symbolisent le mérite de l’action individuelle menée au mépris du danger pour défier toute la puissance de la machine de guerre allemande.  Comme l’a si justement souligné l’historienne Sophie de Schaepdrijver dans un article consacré à la jeune femme :
« Pour elle, (…) la guerre offrira ce que la vie ordinaire lui refuse : une ouverture pour son intelligence, un horizon d’action, la possibilité d’accéder aux honneurs. » (1) 
C’est là toute la difficulté pour les femmes du début du XXe siècle : comment exister par elles-mêmes ? Comment se voir reconnues pour leurs mérites ? Quelle place occuper dans la société ?

Gabrielle Petit  naît  à Tournai dans une famille bourgeoise qui va connaître le déclassement social suite à la désintégration de la cellule familiale, ce qui lui vaut d’être considérée comme une « héroïne issue du peuple », ce qu’elle n’est pas. Après la mort de sa mère et l’abandon par son père, elle se retrouve dès l’âge de huit ans à l’orphelinat, qu’elle quittera  à l’âge de quinze ans pour travailler.  

Elle est marquée par ses années d’enfance chez les religieuses, où son caractère indépendant lui attirera des ennuis. En raison de ce manque d’obéissance, bien qu’élève intelligente, comme l’indiquent ses notes, elle ne poursuit pas sa scolarité. 

Elle quitte l’école et se rend à Bruxelles où elle survit d’un emploi précaire à l’autre. Elle est tour à tour demoiselle de magasin, lingère dans un hôtel ou encore serveuse dans un café.  

A l’âge de dix-sept ans, elle emménage avec un homme marié. Sa vie difficile ne lui convenant pas, elle se sent totalement inutile au point de faire une tentative de suicide en 1912.  Ensuite la guerre survient et va constituer un élément de changement radical.
Elle est alors fiancée à un militaire. Celui-ci est blessé lors des combats sur le sol belge. Ils vont rester un temps en contact, cependant qu’il cherche à regagner son unité sur l’Yser après la bataille d’Anvers. De son côté Gabrielle réussit à traverser la frontière néerlandaise avec l’idée de se rendre utile pour son pays, probablement comme infirmière volontaire. 

Rappelons que les premières écoles de nursing laïques furent créées à Bruxelles peu avant la Première Guerre mondiale. Ces écoles sont soutenues par des personnalités comme le Dr Antoine Depage ou le bourgmestre Adolphe Max. Le domaine des soins hospitaliers était  quasi réservé aux seules religieuses. Le but des pionniers du nursing était d’apporter à des élèves sérieuses une formation adaptée aux progrès de la chirurgie dans le cadre de pensionnats à la discipline stricte où le port de l’uniforme était obligatoire. Le but était  de créer « un créneau social pour la nouvelle profession. Les médecins désirent recruter dans la bourgeoisie, et non plus dans les classes populaires. L’image de la servante « mal dégrossie » hante les esprits, celle de la laïque mercenaire intéressée et amorale inquiète » (2) 
Embarquée sur un navire à destination de l’Angleterre, Gabrielle Petit est contactée par un officier recruteur des services de renseignement britanniques.

Dès lors tout va changer pour elle. Valorisée dans cette nouvelle fonction, voilà enfin la promotion qu’elle attendait et qui donne un sens nouveau à sa vie. Elle déclare : « J’ai presque fini d’être un échantillon sans valeur ; notre avenir sera fait sans le secours de personne » (3)  
Discrètement et efficacement, elle va parcourir une zone allant de la frontière des Pays-Bas à la frontière française, soit en tout près de 200 km. Elle va observer les déplacements des troupes, leur nombre et leurs équipements et faire régulièrement rapport à Londres sous le pseudonyme de « Mademoiselle Legrand ». Animée de sentiments patriotiques, elle sait en tant que femme qu’elle passera plus facilement les contrôles allemands qu’un homme du même âge, toujours suspect de vouloir rejoindre « l’ennemi ».  Depuis son domicile de Bruxelles, elle se rend régulièrement à Tournai (sa ville natale) puis jusqu’à Lille qui se trouve parfois à une dizaine de kilomètres seulement du front.  

Véritable « passe-partout » selon ses propres termes (4), elle est extrêmement mobile, ce qui en soit est un exploit, alors que les déplacements sont contrôlés et limités par l’occupant. Son « réseau » est basé principalement sur quelques amis et sur sa famille.  
Elle est arrêtée le 2 février 1916. Gabrielle Petit est alors livrée à la justice militaire allemande qui va siéger dans l’enceinte du Sénat belge. Le juge réclame la peine de mort, ce qui ne semble pas ébranler la jeune femme. Son attitude de défi et de rejet de l’autorité allemande va marquer les esprits. Jeune femme sans attaches et sans appui puissant, elle insulte l’auditoire militaire à qui elle dénie toute légitimité et à qui elle reproche les meurtres de la campagne de 1914.

Elle n’a que 23 ans, et la voilà condamnée à mort. Malgré une demande de grâce introduite par des membres de  sa famille, les autorités allemandes se montrent inflexibles : la bataille de Verdun est en cours et Gabrielle est jugée comme une espionne très dangereuse pour l’effort de guerre. Son sort est scellé.  Le 27 mars 1916, un courrier de l’Empereur au gouverneur von Bissing ordonne que le jugement soit exécuté. 
Le premier avril 1916, Gabrielle Petit est fusillée. Une affiche allemande annoncera au public la mort de « la vendeuse Gabrielle Petit coupable  d’espionnage en faveur de l’ennemi contre rémunération » (5). Cet esprit de lucre, souligné par les Allemands, était totalement étranger à Gabrielle Petit, mais l’occupant visait par ce fait à la discréditer auprès de la population de Bruxelles et à constituer un avertissement pour les autres citoyens du royaume de Belgique.

Détail du socle de  la statue de Gabrielle Petit, Place Saint Jean à Bruxelles.
Photo Adrien Antoniol, ULB.
Dans un tout autre contexte social, celui de l’après-guerre agité par des revendications syndicales dès 1920 (6), Gabrielle Petit personnifie le symbole de l’héroïsme belge au féminin. Son corps, exhumé de l’enclos des fusillés, est conduit le 29 mai 1919 au cimetière de Schaerbeek lors d’une cérémonie grandiose, rehaussée de la présence et de discours de nombreuses personnalités de premier rang, ainsi que d’une forte participation populaire tout au long du cortège.
Gabrielle Petit, l’Evénement Illustré, numéro extraordinaire, 7 juin 1919. Licence Creative Common.
Signe de temps, Gabrielle Petit appartient désormais « à la Patrie ». Elle devient un mythe et son souvenir est encore commémoré de nos jours au pied des statues qui lui sont dédiées(7). 

Pour en savoir plus  : 

(4) Sophie de Schaepdrijver, Op. Cit., p.356

(5) Emmanuel Debruyne, Patriotes désintéressés ou espions vénaux ? In-Guerres mondiales et conflits contemporains. 2009; n° 232(4) pp.25-45

(6) Eliane Gubin, Les Femmes d’une guerre à l’autre-Réalités et représentations, 1918-1940. In-Cahiers d’histoire du temps présent, n° 4 (1998), pp. 249-281.  p.253

(7) Sophie de Schaepdrijver, Op. Cit., p.372



La statue dédiée à Gabrielle Petit  fut inaugurée en juillet 1923, à l’occasion des fêtes nationales. elle a été financée sur des fonds privés par la Ligue des Patriotes. Parmi les personnalités qui assistèrent à la cérémonie d'inauguration, on compte la reine Elisabeth,  la princesse Marie-José, José Hennebicq, président de a ligue donatrice, le Ministre Albert Devèze, le bourgmestre Adolphe Max et  Maurice Herbette, ambassadeur de France.

Voir également :

Sophie De Schaepdrijver, Gabrielle Petit: The Death and life of a female spy in the First World War, Londres-New York, Bloomsbury publishing, 2015