vendredi 12 décembre 2014

Une figure emblématique de la médecine: le Docteur Antoine Depage.

L’aventure de l’Ambulance de l’Océan ou l’organisation des soins médicaux en décembre 1914.


Pour beaucoup de nos contemporains, les noms  de Depage ou Héger n’évoquent que deux artères parallèles  du campus du Solbosch. Pourtant, il est intéressant de se pencher sur les personnages qu’ont été Antoine Depage (1862-1925) et Paul Héger (1846-1925), car  leurs noms sont liés par l’histoire, mais aussi par des liens familiaux. Ils sont tous les deux médecins chirurgiens, Antoine Depage est un élève et ami de Paul Héger dont, par ailleurs, il a épousé la nièce, Marie Picard (1872-1915).

Paul Héger a assumé la fonction de Vice-Président de l’ULB pendant la première guerre mondiale, et  ensuite, jusqu’en 1924, celle de Président. Toute sa vie, il défendra une vision de l’enseignement de la médecine plus expérimentale en proposant de remplacer l'explication théorique ex-cathedra  par l'expérimentation en laboratoire. Il a encouragé Antoine Depage à poursuivre dans ce sens : désormais laboratoires et pratique hospitalière seront unis. 

Paul Héger, Collection Digithèque des Archives & Bibliothèques de l'ULB.
Antoine Depage est initié en 1891 à la prestigieuse Loge bruxelloise " Les Vrais Amis de l'Union et du Progrès" à l'âge de 29 ans. Il marque une pause avant de rejoindre ensuite la Loge des "Amis Philanthropes" en 1907 où il sera élevé à la maîtrise en 1909. Enfin, il participe à la création des "Amis Philanthropes n°3" en 1911.(1)

Le couple Depage est indissociable dans nombre d’entreprises audacieuses. Ainsi en 1907, Antoine Depage fonde l'École belge d'infirmières diplômées, la première école d’infirmières laïques dont la direction sera confiée à une personne expérimentée, la nurse anglaise Edith Cavell (1866-1915) et l’administration à Marie Depage. En 1912 il fonde, puis dirige le mouvement des boy-scouts de Belgique sur les conseils de Marie qui en assure la promotion.

Proche du Palais, Antoine a été le chirurgien de Léopold II. Ce dernier lui avait confié en 1909 qu’il ne fallait pas négliger en marge de la réorganisation militaire, celle les soins de santé et la chirurgie de guerre. Une opportunité - si l’on peut dire - se présente en 1912 : la guerre des Balkans. En compagnie d’une poignée de médecins, dont le Docteur Fernand Neuman (1879-1958) et de quelques infirmières, il se rend sur le théâtre du conflit où il soignera environ 300 blessés et malades. Expérience précieuse où déjà Depage fait montre de talents d’organisateur et de chef d’équipe. 

Antoine Depage, Collection Digithèque des Archives & Bibliothèques de l'ULB.
En 1914, la guerre surprend tant les services médicaux civils que militaires. Dans un pays bousculé par l’avancée allemande et par la cruelle réalité du conflit moderne, tout est à organiser… En 1914, Antoine se voit confier par la Reine Elisabeth l’organisation des structures hospitalières à Bruxelles dans un premier temps. Il rejoint ensuite le couple royal à La Panne. Antoine Depage est alors âgé de 62 ans.

Le Grand Hôtel en 1906, illustration Domaine Public.
Un hôtel est réquisitionné le 30 octobre 1914, l’hôtel de l’Océan et transformé en hôpital, on dit alors « Ambulance », à l’arrière du front. 

Construction des annexes de l'Ambulance de l'Océan. Fragment d'une plaque stéréoscopique.
Collection des Archives & Bibliothèques de l'ULB. Fonds Errera, boîte 92, plaque 3. 

Il entre en service opérationnel le 21 décembre 1914 et connaitra des travaux d'agrandissement. Les chefs militaires voient la nomination de ce civil mobilisé d’un mauvais œil, mais nécessité faisant loi,  l’Ambulance de l’Océan  va se développer pour atteindre une capacité de 1200 lits, avec tous les services annexes de logistique que cela suppose.

Henri DEPAGE, La vie d’Antoine Depage 1862-1925. Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1956, p.158.
Antoine Depage, opiniâtre et visionnaire, ne laisse rien ni personne l’arrêter : il s’entoure de médecins qu’il choisit, parmi les jeunes mobilisés, en provenance des quatre universités du pays.

Albert DUSTIN. Collection des Archives & Bibliothèques de l'ULB.
Parmi eux Albert Dustin (1884-1942), est un jeune engagé volontaire qui deviendra Recteur de l’ULB de 1935 à 1938 et qui fondera le CEMUBAC (Centre d’Etudes Médicales du Congo). Un autre assistant de Depage fut Albert Hustin (1882-1967).

Albert HUSTIN, Plaque commémorative. Collection Archives & Bibliothèques de l'ULB

Celui-ci avait mis au point en 1913 à l'Institut de physiologie Solvay et expérimenté pour la première fois à l'Hôpital Saint-Jean de Bruxelles, le 27 mars 1914, une technique qui permit de résoudre le problème posé par la coagulation sanguine, en tirant parti du pouvoir dispersant du citrate de soude. Appliquée dès 1915 à l'Hôpital de l'Océan, elle a révolutionné les techniques d'urgence durant la Première Guerre Mondiale en permettant de transporter le sang et d'en faire des réserves. Le jeune étudiant en médecine, Frédéric Brémer (1892-1982) - qui fera une carrière brillante après-guerre -, se joint également à l’équipe.

Rapidement les résultats obtenus par cette institution médicale moderne sont remarquables et remarqués, tant en Belgique qu’à l’étranger. Ces résultats viennent d’une prise en charge plus rapide des blessés et de méthodes chirurgicales nouvelles qui préfigurent l’organisation des hôpitaux d’aujourd’hui. Le taux de mortalité est en baisse, cela fera taire progressivement toute opposition. D’autant plus qu’Antoine Depage trouve aussi le temps d’encourager la création des «Annales de l’Ambulance Océan», publication scientifique qui accompagnera les réunions d’information organisées pour présenter et partager avec les praticiens les progrès les plus récents. La curiosité et l’intérêt dépassent le cadre national, puisque des confrères français et anglais viennent à La Panne pour s’inspirer des installations mises sur pied par Depage.

La fin de la guerre fera de lui un héros national. Marie Depage connut un destin tragique : partie lever des fonds aux USA en 1915 elle se noie dans le naufrage du Lusitania torpillé par les Allemands. Quant à Edith Cavell, elle est fusillée par l’occupant en 1915 pour avoir aidé clandestinement des blessés alliés,  mais cela est une autre histoire : celle des résistants.(2) 

Médaille commémorative, 1919. Collection Archives & Bibliothèques de l'ULB

Pour une biographie plus complète d'Antoine Depage, consultez ce lien vers la notice de la Biographie nationale de Belgique.

(1) Lucy J. Peelaert, La représentation maçonnique dans les noms de rues de Bruxelles. Bruxelles, 1982, p.133.
(2) Emmanuel Debruyne, Le réseau Edith Cavell : des femmes et des hommes en résistance. Bruxelles, Ed. RAcines, 2015.

Voir aussi :  Jacques Mertens. Belgische Vrijmetselaars in en over "de Groote Oorlog". 2018. Print, pp.169-173.

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